Comme un coq en pâte

Publié le par almanito

Il en était resté tout ébaubi, Alphonse, lorsque sa voisine lui avait demandé de lui rapporter un coq du marché.

-Un coq?! Et qu'est ce que tu vas faire d'un coq?

-Bé, je vais le manger, pardi, nigaud que tu es, avé la sauce au Gigondas, que je te dis pas, et même s'il est gros, je t'invite!

Alphonse était parti au marché, flairant déjà de fameuses agapes chez Marie-Thérèse, qui malgré les années passées très loin, pratiquait toujours les us et coutumes culinaires de son pays natal du Sud-Ouest.

Il avait rapporté la bestiole et, pris d'un doute, l'avait déposée, toute ficelée sur le paillasson de sa voisine, avait donné un rapide coup de sonnette pour s'enfuir rapidement s'enfermer chez lui à l'étage au-dessous.

La réaction ne tarda pas, il entendit les pas bruyants de Marie-Thérèse qui descendait pesamment les escaliers en hurlant, faisant, de ses cuisses imposantes à faire pâlir d' envie une équipe de "ruguebi", trembler les murs de la vieille maison.

-Alphonse! bougre de couillon! ouvre-moi cette porte que je te parle!... Alphonse! tu es fada ou quoi? Qu'est ce qui te prend de me ramener un coq vivant?! Tu le sais, oui, qu'il est vivant?... Alphonse!

Prudent, Alphonse n'ouvrit pas la porte, comme à chaque fois qu'il s'évitait les foudres de cette mégère si semblable à celle qu'il voyait à la télévision trucider d'un coup viril des anguilles vivantes: la vedette en vogue de la cuisine en direct, virile et cruelle qui le fascinait derrière l'écran. Mais l'autre était bel et bien derrière sa porte et Alphonse, petit bonhomme frêle et impressionnable, resta cloitré pour répondre.

-Ho! qu'est ce que t'as à te plaindre? Tu voulais un coq, tu l'as!

-Arrête de te foutre de moi, il est vivant, ton coq! je fais quoi maintenant? Tu vas monter vite fait et m'aider!

-T'aider?

-bé oui, tu crois pas que je vais le tuer et le plumer toute seule, non?!!

-Tu, tu...tu veux que je le tue? ... ah non, non, non, moi, je tue personne, tu te débrouilles!

-Ah voilà, monsieur est délicat, monsieur est d'accord pour se mettre les pieds sous la table mais pour rendre service, alors là, y a plus personne! tous les mêmes, tè!....Au fait, tu sais combien il pèse, ton coq, dis un peu grand malade... presque cinq kilos! tu m'as rapporté un coq de cinq kilos!

Alphonse s'éloigna de la porte, peu désireux de poursuivre le dialogue, se sentant vaguement couillon, en effet de ne pas avoir réfléchi et Marie-Thérèse remonta chez elle, bestiole gesticulante sous le bras, furibarde.

Arrivée chez elle, elle fourragea dans un tiroir, y cherchant l'arme adéquate au meurtre en songeant qu'elle s'occuperait bien d'Alphonse par la même occasion. puis elle se retourna sur la bête, la contempla et lui trouva... un certain charme. Elle le débarrassa des ses entraves et le regarda longuement évoluer d'un pas hésitant sur le carrelage de la cuisine. C'est qu'il doit avoir faim, songea t-elle, toujours inquiète d'estomacs à remplir, quels qu'ils soient, car sous des apparences de brute épaisse, elle avait bon coeur et un ventre vide l'amadouait toujours, fût-il celui d'un coq. Bon... on verra demain, lui dit-elle.

Le quartier du centre ville fut réveillé aux aurores le lendemain par le chant du coq, ce qui évoqua les vieux souvenirs d' une enfance heureuse à la campagne chez la matrone. Elle lui trouva une jolie voix, et se leva pour aller le regarder dans la cuisine où elle l'avait enfermé. C'est vraiment une belle bête, songea t-elle en écartant résolument la vision de la bestiole entourée d'oignons et de champignons dans la casserole. Elle admira les plumes, le complimenta et s'amusa de le voir la suivre partout dans l'appartement.

Il fut baptisé Jean-Paul. Nul ne sut jamais pourquoi, douces réminiscences de jeunesse, sans doute, à moins que ce ne fût moquerie dont elle avait seule la clef, destinée à un fiancé du passé ... Alphonse en fut un peu contrarié un moment, jaloux de ce Jean-Paul d'un temps révolu qui réapparaissait sous la forme d'un vulgaire gallinacé fort bruyant et omniprésent dans la vie de celle à qui il aimait compter fleurette de temps à autre.

Puis on prit l'habitude de voir le trio déambuler dans les ruelles du quartier pour finir par ne même plus s'en étonner et de casserole, il ne fut plus jamais question pour "Jean-Paul".

Comme un coq en pâte

Sur une suggestion de Cléanthe... merci Cléanthe, excellente idée!

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Mina. 07/07/2014 21:31

ho Alma j'adore le fin! ton histoire c'est du bonheur et je suis ravie elle va rejoindre les autres ... je te taquine...j'adore les poules et les coqs . bonne fin de soirée

almanito 07/07/2014 21:45

Ben oui, je n'allais quand même pas vous donner la recette du coq au vin de Marie-Thérèse;)
Bonne soirée Mina

sereine 05/07/2014 20:48

Voilà une histoire que Oshiro apprécierait.

almanito 05/07/2014 21:02

Tu penses bien que j'ai pensé à lui en l'écrivant;)

cathycat 05/07/2014 18:44

Alors cette fois c'est une fiction ... qui a pourtant l'air plus vraie que nature !... Tu nous as même mis le son avec l'accent et j'ai vu la scène en 3D (il fallait bien ça pour contenir cet énorme coq dodu et cette Marie-Thérèse un peu gironde) et en VO (les cris à travers la porte et les réflexions à l'emporte pièce, comme le cri du coq). Avec ton style inimitable, tu comprendras que je me mélange un peu entre réalité et fiction... :-) Belle soirée à toi. Bisous

almanito 05/07/2014 18:51

Ca, c'est trop trop gentil, merci Cathycat. L'idée m'est venue un jour que ma voisine m'avait demandé de lui rapporter un coq... elle était furieuse parce qu'il était trop gros et m'avait dit que j'étais bien capable, me connaissant, de lui en rapporter un vivant. Elle ressemble beaucoup elle aussi à la maïté de la télé:))) alors tu vois, je suis un peu partie de la réalité quand même, mais tout le reste est inventé.

cleanthe 04/07/2014 14:11

Et la pendule ? Il l'aime, ce coq, la pendule, comme dans une ferme du Poitou..
http://youtu.be/T_oq1Z9l3U0

almanito 04/07/2014 14:41

Excellente idée, je viens de mettre la vidéo en ligne!
Merci Cléanthe

jackie 04/07/2014 07:01

Oh que j'aime cette histoire !!! et avec l'accent...
Très belle photo aussi
Bravo Almanito...
Merci
Douce journée

almanito 04/07/2014 08:23

J'ai essayé de traduire l'accent par des expressions typiques mais j'ai fait une sorte de mélange entre la façon de parler dans le Sud-Ouest et en Corse, puisque le personnage Alphonse est corse, lui.
Merci de ta lecture Jackie.

CathyRose 04/07/2014 06:21

Deux billets à quelques heures d'intervalle ... tu as fait fort ! Ton histoire me fait penser à mes parents qui de temps en temps tuaient un lapin ... ils étaient obligés de m'enfermer dans la maison et je criais " Pov tite bête !!! " Mais j'ajoute que j'étais bien contente de le manger malgré tout ! Tout compte fait Alphonse n'a pas eu tort de ramener un coq vivant, celui là mourra de sa belle mort ...
Très belle journée !
Grosses bises
Cathy

almanito 04/07/2014 06:53

On brade! deux pour le prix d'un!
Toi c'était le lapin, moi c'était quand les voisins égorgeaient leur cochon, j'ai encore les cris en mémoire. J'en était malade au vrai sens du terme, il fallait carrément m'éloigner du quartier et ma mère était bien contente d'avoir cette excuse pour filer aussi.

Louv' 04/07/2014 04:15

Quelle belle allure ce Jean-Paul ! Comment pourrait-on le mettre à la casserole ?
Ton histoire m'a fait éclater de rire, un grand merci Alma.

almanito 04/07/2014 06:50

J'en suis ravie, c'était un peu le but, merci Louv'

Carole 03/07/2014 23:31

Tant mieux et... cocorico ! J'avoue que j'ai eu peur d'assister à un assasinat...

almanito 03/07/2014 23:33

Nooooon, c'est un blog non violent!

In the Mirror/Katia 03/07/2014 22:24

Encore un joli texte humoristique alma :)
Je vais t'étonner ou pas, j'ai souvent des envies de meurtres lorsqu'à l'aurore et parfois la nuit, oui oui, ça arrive, je sursaute de mon lit quand le cocorico sonore retentit et que le concert commence !....
Alors, les coqs, je les aime bien mais de très très loin :))

almanito 03/07/2014 22:28

Mais je t'imagine très bien en nuisette et pantoufles en train de commettre un meurtre armée de ton couteau de cuisine, oui, oui.

Naturaimer 03/07/2014 21:11

Exit le coq au vin, et c'est vrai que ce doit être dur de tuer une bête pour la manger et pourtant !!!!!!!!!!

almanito 03/07/2014 21:19

une chose que je serais bien incapable de faire et pourtant, comme vous dites!

tardlesoir 03/07/2014 20:24

Bravo Alma : il n'y a que toi pour trouver de telles histoires! Le passage de l'envie de meurtre à l'attendrissement est savoureux et je suis bien contente pour le coq!

almanito 03/07/2014 20:31

T'as eu peur hein! coeur sensible, va!