Le bissteck

Publié le par almanito

La viande rouge dans les années d'après guerre et même longtemps par la suite était considérée comme le meilleur nutriment que l'on puisse donner à un enfant. Nos parents en étaient persuadés et nous élevaient selon cette profession de foi qui s'ancra fermement durant des générations et qui chez nous occasionnait de mémorables crises au sein de la famille, se terminant immanquablement par des cris, des pleurs et des drames.

Le jour du bissteck haché était particulièrement redouté, je partais en émissaire chaque matin dès le retour des courses de nos mères, flânant autour des paniers remplis de victuailles afin de rendre compte au petit groupe d'enfants que nous étions, de ce que l'ennemi nous concoctait en surprises alimentaires. Nous préparions nos défenses et mettions des stratagèmes en place tout en nous désolant car nous savions d'avance que de toutes façons, la journée serait mauvaise.

Plusieurs réfractaires, souvent les plus jeunes, s'abaissaient à acheter les trois aînées qui aimaient la viande, et passaient ainsi la matinée à rendre de menus services dont elles usaient sans vergogne, profitant de ces petites âmes serviles prêtes à combler tous leurs caprices sans broncher. En échange, elles s'engageaient à manger les biftecks qui passaient en douce de mains en mains sous la table. J'avoue que plus qu'une autre, j'usais de la lâcheté et des courbettes flatteuses envers celle qui avalerait la viande à ma place et que je n'en ressentais aucun sentiment d'indignité ou de honte.

L'une d'entre nous avait trouvé un compromis personnel très diplomatique en tapissant sa bouche des frites qui accompagnaient toujours le maudit bisteck, et glissait au milieu de la couche protectrice, de petits bouts de viandes qu'elle avalait tout rond sans être gênée par le goût. Nous envions ce tour de force que nous ne nous résignions pas à accomplir car nous adorions les frites et nous poussions le culot jusqu'à lui reprocher de" gâcher les bonnes frites" alors qu'intérieurement, nous pensions bien qu'elle avait raison, constatant amèrement qu'elle s'en sortait sans risque et n'avait jamais d'histoires avec les parents...

Et puis il y avait la petite dernière, Béné. Béné qu'on n'achetait pas, Béné l'intransigeante, qui affrontait les problèmes et ne démordait jamais de ses convictions. Béné qu'on ne pouvait jamais convaincre et qui ne lâchait jamais rien une fois ses décisions prises.

Les jours de bisstecks, elle s'installait à table, la bouche à l'envers, le regard noir, plantait ses deux coudes sur la table comme pour annoncer le début des hostilités et attendait la suite, le visage encadré par ses deux mains.

Chacun plongeait le nez dans son assiette, quelqu'un lançait un sujet de conversation léger, mais la guerre froide était instaurée, on attendait les premiers éclats d'obus.

Un jour, il n'y en eut pas. Le repas se déroula dans le silence le plus complet mais lorsque chacun se leva, la main de sa mère se referma sur l'épaule de Béné pour la maintenir assise. Pas de jeux pour la petite insurgée, elle resterait devant son bifteck jusqu'à ce que son assiette soit vide. On poussa les persiennes de la cuisine et nous fûmes priées de la laisser seule dans la pénombre sans doute appropriée à la réflexion, avec interdiction de lui parler.

Interloquées, nous ne nous résolvions pas à quitter les parages, cherchant une solution à voix basse. Nous lui proposâmes en vain de manger chacune une cuillerée de son déjeuner, elle refusa car bien sûr cela aurait voulu dire aux yeux des parents qu'elle avait cédé et enfin baissé les armes: il n'en était pas question, la petite allait jusqu'au bout de ses idées... Alors les aînées ne comprenant pas à quel bras de fer elles assistaient, pour l'aider à avaler la viande, recouvrirent celle-ci d'une montagne de fromage râpé, puis de frites écrasées à la fourchette pour compacter la pâtée, puis s'ajoutèrent encore quelque ingrédients destinés soit à liquéfier selon l'avis des unes, soit à épaissir selon les autres afin de faciliter l'ingestion de la chose devenue innommable à un point tel que l'heure du goûter arrivée, les autorités suprêmes reconnurent la défaite.

Le bissteck

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cathycat 12/10/2014 21:10

Un combat gagné haut la main !!! et c'est le chien de la maison (il y en avait un j'espère...) qui a dû avoir une bonne gamelle !... A l'époque où on exécrait le gaspillage, c'est une belle victoire aussi !!! :-). J'ai toujours eu bon appétit aussi n'ai-je pas vraiment connu ce genre de dilemme (céder ou ne pas céder). Mais Maman raconte souvent que pendant la guerre, alors qu'elle était en pension chez les soeurs et qu'elle n'avait pas d'appétit, contrairement à sa grande soeur qui dévorait, cette dernière finissait les assiettes de toutes ses copines mais jamais celle de Maman. Une façon certainement de la materner et de l'obliger à prendre des forces. Il n'empêche qu'à bientôt 84 ans, maman et ma tante en parlent encore !!! :-)
Bonne soirée et bien contente de te retrouver.

almanito 12/10/2014 21:18

Comme quoi ce n'est pas une affaire d'alimentation puisque toutes deux atteignent un âge avancé alors que l'une mangeait et l'autre pas...
Moi aussi, contente de te retrouver, j'attends ton prochain billet;)

Mina. 05/10/2014 16:24

J'espère que Béné est resté la même, de toute façon on ne change pas et c'est bien ainsi!

almanito 05/10/2014 16:51

Toujours le même caractère, mais elle ne défend pas toujours les bonnes idées...

nanegrub 04/10/2014 02:08

Billet aussi succulent que le "bissteck"; mon mari et moi nous nous sommes régalés à sa lecture :)
Bisous

almanito 04/10/2014 06:02

Merci!

Dani et ses chats 02/10/2014 01:51

Bonjour Almanito. Je découvre ton blog.
Chez nous on mangeait très rarement de la viande rouge, je n'ai aucun souvenir d'en avoir mangé étant petite ! Par contre parfois du poulet, le dimanche, et pas tous les dimanches ! Et des oeufs, ça oui je me rappelle, en omelette, où ma mère rajoutait du lait. On était très pauvres. Perso j'ai fait ma Béné, mais avec les épinards, et en colonie, pas chez mes parents. Quelle horreur ces épinards de colo !!! J'étais restée devant longtemps, les autres étaient partis faire la sieste. C'était une colonie sanitaire, à cette époque là ça existait. Nous n'étions pas malades ma petite soeur et moi, mais par contre j'étais très maigre, du coup ma mère avait réussi à nous faire partir dans l'Ariège. Bref, nous n'y sommes allées qu'une seule fois ;-)
Je reviendrai voir d'autres articles.
Amicalement. Dani

ps : sur les blogs KIWI je mets une adresse mail bidon sinon je reçois tous les commentaires des visiteurs !

almanito 02/10/2014 06:26

C'est bien ce qui mettait les parents en pétard je pense: le fait de voir leurs gosses faire les difficiles alors que d'autres mangeaient à peine à leur faim, qui plus est dans les années qui ont suivi la guerre, les souvenirs des privations sont longtemps restés dans les esprits.
Kiwi et Overblog d'une façon générale, font n'importe quoi, tu reçois tous les commentaires et moi je n'en reçois aucun, je suis obligée" d'aller à la pêche" pour les voir...
Merci de ta visite Dani

sereine 01/10/2014 22:58

aujourd'hui le steak reste un morceau de mort, et c'est bien que certains s'en souviennent.

JC Legros 30/09/2014 06:58

Héhé! Mon cousin Jean-Pierre - qui vivait chez nous - ne supportait pas la vue de la nourriture, quelle qu'elle soit. On l'affublait de lunettes de soudeur placardée de savon vert. Mon frère Bernard ne voulait pas avaler des épinards. Toute la famille (à cette époque nous étions une dizaine à la maison) entonnait une chanson: "Ah le bon épinard, pour le petit Bernard" et riait. Puis mon père le mettait à la cave au charbon. Moi, c'était les macaroni sauce jambon. J'allais aussi à la cave. Nous n'en pouvions sortir qu'une fois l'assiette vide. Evidemment, nous enfouissions le repas sous le charbon... ce qui ne nous tracassait pas: la découverte du délit n'aurait pu avoir lieu puisque c'était à nous qu'il incombait d'aller emplir le seau qui alimentait (!) la cuisinière. Le tout passait dans le poële, ni vu ni connu. Toutes ces histoires sont savoureuses!

almanito 30/09/2014 07:54

Hum! on se chauffait donc au macaroni chez vous...
Comme vous dites, l'histoire est savoureuse:)

Elsaxelle 29/09/2014 22:29

Moi je me souviens bien d'une assiette de poisson. J'aurai pu dessiner chaque arête les yeux fermé après. Sur le coup, j'ai tenu bon pour ne pas en avaler deux morceaux et depuis, devenue adulte j'adore le poisson. Comme quoi !

almanito 29/09/2014 22:43

C'est marrant, c'est un sujet qui évoque des souvenirs à tout le monde:))

Carole 29/09/2014 21:36

C'était du même style chez moi, mais c'était du foie de veau. Ma mère vouait un culte au foie de veau. Il y avait des théories alimentaires à l'époque... Je me dis souvent que nous devons faire pareil avec nos enfants d'aujourd'hui, sans le comprendre, avec nos "5 fruits et légumes", régimes "sans gluten", etc etc

almanito 29/09/2014 22:03

Et la cervelle? C'était quelque chose aussi, la cervelle!
Je n'ai jamais compris le sans gluten quand on n'est pas allergique, mais ce doit être une mode aussi...
Enfin, je vois que les repas n'étaient pas vraiment paisibles non plus chez toi:)

Hervé MARTIN 29/09/2014 21:11

J'éloigne un peu la viande que je garde comme symbole d'une "résistance".
J'ai toujours demandé que l'on m'explique pourquoi, quand on m'imposait : cela m'a attiré beaucoup d'ennuis, et si rarement la solidarité de mes frères et sœur...mais j'étais un aîné = qui devait donner l'exemple !
Encore un beau texte, bien coloré et rythmé, un sympathique petit bout de ton histoire...
J'espère que Béné est restée résistante ?
Belle fin de semaine Alma
Amitiés

almanito 29/09/2014 21:25

Les aînés essuient toujours un peu les plâtres, leur vie est moins facile que pour les suivants.
Béné est toujours résistante mais pas dans le bon sens à mes yeux, nous avons choisi des orientations différentes...
Merci Hervé

MD 29/09/2014 18:55

J'ai passé ma vie à expliquer à ma mère que l'on pouvait très bien vivre sans manger de viande...elle n'a toujours pas compris ! Ton récit me rappelle la "Béné" que j'étais....gloups, que de souvenirs !

almanito 29/09/2014 19:06

Il y avait des moments où c'était très chaud, les repas devenaient parfois de vraies scènes de drames, je te comprends. Ah oui, tu étais une Béné? .... Je ne suis pas très étonnée en fait;)

Joseph Guégan 29/09/2014 17:16

C'est curieux, j'ai pas le souvenir de crises pour manger du beefsteak, bien au contraire.
Mais peu-être que le steak breton était plus tendre que le Corse ;-)
Bonne soirée

almanito 30/09/2014 13:55

C'est vrai quand on y pense, quel sportif accepterait d'être payé en bifteck de nos jours?
Merci Joseph

Joseph Guégan 30/09/2014 10:33

Une petite anecdote à propos du bifteck: Lorsque j'étais gamin je suivais passionnément les courses cyclistes de mon voisin Dédé qui était un coureur régional de bon niveau. Lorsqu'il gagnait une course ce qui arrivait régulièrement il avait droit en prime un bifteck offert par son oncle qui tenait une boucherie. Comme quoi c'était considéré à l'époque comme une viande de luxe très bénéfique pour la santé

almanito 29/09/2014 17:27

Je ne peux pas te dire car cela se passait dans les Landes;) mais en y réfléchissant tu as peut-être raison car les nôtres, élevés en liberté dans les montagnes ont sans doute des muscles plus secs...
Donc tu te serais dévoué pour manger mon bifteck à ma place, si je comprends bien...

CathyRose 29/09/2014 16:14

Et bien comme la petite fille qui a refusé la glace et le billet du monsieur il y a quelques temps, Béné m'a l'air d'avoir aussi un sacré caractère !!! Il m'est arrivé aussi une fois de rester quelques heures devant mon assiette ... je ne me souviens pas comment ça s'est terminé !
Excellente semaine Alma !
Grosses bises
Cathy

CathyRose 29/09/2014 16:29

Hé oui, moi aussi ! Papa n'était pas toujours tendre avec nous ...! Avec le recul j'en rigole mais sur le coup ça devait être autre chose !!! Me connaissant ... j'ai dû céder, je n'étais pas du genre à tenir tête, et d'ailleurs je n'avais pas intérêt !!!

almanito 29/09/2014 16:25

Toi aussi? Il m'est arrivé de me retrouver tout un après-midi toute seule au milieu de la cour de l'école avec mon assiette de bifteck devant moi.... J'ai eu assez d'aplomb pour affronter les moqueries et naturellement, dans de telles circonstances, il était hors de question de céder...

Michèle F. 29/09/2014 16:11

Très drôle, cette guerre froide. J'ai connu ces rudes combats. Seulement voilà : moi, je n'avais aucun allié. Quand la grosse boule de viande devenue insipide à force d'être mâchouillée avait enfin glissé, quand les larmes avaient séché, se fomentait insidieusement dans mes entrailles une rébellion douloureuse. Cela se terminait généralement par un vomi qui me surprenait en plein sommeil et ce qu'on appelait alors une terrible "crise de foie" dont chacun s'étonnait, Dieu le Père en premier, puisque je n'avais rien mangé de défendu...

almanito 29/09/2014 16:21

Moi c'est ton commentaire que je trouve très drôle.
Par contre chez nous, les parents n'allaient jamais jusqu'aux extrêmes, quoi que nous en pensions à l'époque, alors les digestions se passaient bien.

PARADISALIA 29/09/2014 14:18

Oh combien il y en a des Béné !!! Les méthodes employées pour faire manger un enfant feraient un long sujet de conversation...Mais je ne suis pas sûre qu'au bout du compte, il en est une plus meilleurs qu'une autre...Mon fils mangeait de tout petit mais vraiment de tout...Puis en grandissant, il a commençait " à trier ", depuis c'est galère et compagnie...Je dis que c'est dommage de ne pas goûter au moins !!! Bises

almanito 29/09/2014 15:57

C'est justement en goûtant qu'on fait un tri en même temps...

In the Mirror/Katia 29/09/2014 12:37

Bravo à Béné de ne pas avoir cédé, ce n'est pas le meilleur moyen de forcer les enfants à manger ce que les adultes considèrent comme "bons" surtout la viande, quelle idée reçue ! Quand on sait ce qu'elle contient !...

almanito 29/09/2014 12:49

T'es contente que j'ai écrit un truc contre la viande, hein Katia;)

In the Mirror/Katia 29/09/2014 12:37

Merci alma :)

Pascale MD 29/09/2014 12:21

Bon jour,
Et bien, la petite dernière a un caractère bien affirmé et ne semble pas décidée à aller à l'encontre de ses convictions.
C'est ça la résistance, aucun compromis possible, mais la vie n'a pas du être toujours simple pour Béné non plus.
Peu de gens voient cette résistance comme une chose positive et pourtant, ce sont ces gens là qui se sont battus pour de grandes choses dans le monde bien souvent.
Joliment raconté comme toujours, merci pour le partage.
Bonne journée

almanito 29/09/2014 12:48

Il peut aussi arriver que de tels tempéraments ne soient pas mis au service des causes les plus nobles, hélas, mais j'admire les gens qui ont le courage de leurs convictions.
Merci Pascale