Le violon de Gaby

Publié le par almanito

- Arrête un peu de me faire parler de ton grand-père, Lola! Tu sais il n'était pas le grand homme que tu imagines. Arrête de rêver et d'en faire un héros romantique et je ne sais quoi de merveilleux, je te l'ai déjà dit, il avait de bons côtés mais aussi de foutus quarts d'heure. Et quand je parle de foutus quarts d'heure, ce n'est qu'une façon de parler. On pourrait mieux dire qu'entre ses crises de folie, il lui arrivait parfois d'avoir un éclair de bon sens et de gentillesse....
Bon, ça, c'est ce que ta mère souhaiterait que je te dise, à propos de lui. Ta mère n'a jamais rien compris, la pauvre. Sans vouloir te faire de peine, ma chérie, je peux bien te l'avouer: quand mon seul fils a épousé ta coincée de bourgeoise de mère ... tu es assez grande pour que je te le dise maintenant, eh bien j'ai cru en mourir de chagrin!
Allez, viens là que j'te raconte."

Lola se pelotonne contre Gaby sur le vieux canapé aux ramages fanés. Elle a placé un petit pouf sous les jambes enflées de sa grand-mère, souhaitant que Gaby, au mieux de son confort raconte, raconte encore et encore.
- Alors voilà. Herbert était comme tu le sais, un artiste. Un grand artiste peintre, largement supérieur à certains dont on parle tant de nos jours. Tu ne peux pas t'en rendre compte d'après le peu de toiles que tu connais de lui et qui sont loin d'être les meilleures, mais il était vraiment un très très grand.
Il faut que tu saches qu'il n'était pas un méchant homme. Ses colères, ses accès de violence, tout ça, c'était dû aux souffrances qu'il avait endurées pendant sa jeunesse. Imagine ça: il avait quinze ans à la fin de la guerre. Quinze ans et il avait déjà vu ce que l'humanité porte en elle de plus barbare. C'est comme ça que je l'ai connu, tu le sais, on l'a caché pendant trois ans chez nous. A la libération, il n'avait plus de famille et il est resté avec nous.
Que voulais-tu qu'il arrivât? On est tombés amoureux l'un de l'autre et on ne s'est plus quittés.... ou presque.
A la Libération, on est partis s'installer en banlieue. C'était une idée d'Herbert. Il disait que la lumière lui convenait mieux, et puis le calme, aussi, il en avait besoin... C'est là qu'il a réalisé ses meilleures toiles, oui...ça a été sa meilleure période, il faisait du Réalisme Fantastique, tu vois, pour te donner une idée, c'était un peu dans le genre de ce que fait maintenant celui que tu aimes bien...mais en mieux, beaucoup mieux...
- Rob Gonsalves?
- Voui, tiens au fait, tu emporteras "Cent ans de solitude" en partant, il est temps que tu le lises... J'en étais où? Oui, ça a été sa meilleure période. On était bien. Ton grand-père peignait et je m'occupais des antiquailles au Palais Royal. Heureusement qu'on l'avait, cette boutique, sinon, je crois qu'on aurait crevé de faim toute notre vie. Parce que j'avais beau avoir des relations et toutes les facilités pour le faire exposer dans des galeries prestigieuses, les acheteurs ne se pressaient pas devant la porte. En plus, la plupart du temps, Herbert refusait de se séparer de ses meilleures toiles...enfin, je suis bien arrivée à le faire céder sur quelques- unes mais j'avais compris qu'il ne fallait pas compter sur lui pour faire bouillir la marmite, comme on dit chez ta mère...

Tout à commencé à aller mal en fait quand cette foutue boutique a brûlé. Vu ce qui c'est passé plus tard, beaucoup ont dit que c'était Herbert lui-même qui avait mis le feu. C'était des foutaises, je n'y ai jamais cru, mais tu sais comment sont les gens.. surtout avec les artistes.... Bref, on était ruinés. Pour achever le tout, ton grand-père qui avait un petit penchant pour la bouteille a éclusé le peu que nous avions de côté dans les bars. Il était si sensible, comprends-tu... cette histoire l'avait beaucoup perturbé quand la rumeur l'avait si injustement accusé....Enfin, pour te résumer, les choses allaient de mal en pis. Le manque d'argent, l'alcool qui s'ajoutait à nos problèmes, on a commencé à se disputer. Des scènes terribles. Ce n'était pas sa faute. Un jour, - tu savais qu'il jouait très bien du violon? - eh bien un jour, il me l'a cassé sur la tête. Tiens, regarde, c'est marrant j'en ai encore les traces sur le haut du crâne. T'as vu? la cicatrice fait le dessin d'un petit violon stylisé... Et puis à côté de ça il avait des périodes de calme où il redevenait l'homme que j'aimais.... Attentionné, tendre et drôle. Tu dois te dire qu'il était fou et mauvais, mais non, je t' assure qu'il n'était ni l'un ni l'autre. Juste un homme qui en avait trop vu dans sa jeunesse. Tu sais que ses parents ont été emmenés sous ses yeux, n'est ce pas, il s'en est toujours voulu de n'avoir rien fait. Mais qu'aurait-il pu faire, pauvre gosse qu'il était, à part se laisser embarquer comme les autres?.... Oui.... il avait des accès de violence.... pas de sa faute...
Et puis un jour est arrivé ce que ta mère a dû te raconter à sa façon. Après une dispute, j'ai dit que je partais, que je ne voulais plus le voir. Je voulais qu'il réfléchisse, tu comprends.
Mais il était trop en colère, il a amassé toutes ses toiles dans le salon et a mis le feu. C'est comme ça que la maison a cramé. Toute entière. Et le vieux jardinier - Firmin, il s'appelait - qui cuvait son vin dans le cellier a brûlé dans son sommeil d'ivrogne. Je ne sais pas ce que ta mère t'a raconté à ce sujet, mais je n'étais évidemment pas la maîtresse de ce pauvre homme et ton grand-père n'a pas mis le feu pour évincer un rival qui n'a jamais existé, je voulais que tu le saches.
Tu connais la suite. Herbert s'est retrouvé en prison et quelques jours après, il s'est pendu dans sa cellule. Voilà. Sur le mur, il avait dessiné un portrait de moi à l'aide d'une cuillère et juste à côté, un petit dessin stylisé souligné du mot "Pardon".
Drôle d'histoire, hein? Tu y repenseras parfois, au cours de ta vie, et tu verras, tu comprendras un jour que non, il n'était pas un monstre, ton pauvre grand-père...

Le violon de Gaby

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LMC 23/03/2017 10:06

Saisissante cette tranche de vie. On ne s'attend pas à une telle fin pour Herbert. Mais je trouve que vous dépeignez très bien le tempérament des personnages, et le parler de Gaby. J'ai l'impression de l'entendre à voix haute me conter ses histoires...

emma 03/12/2014 09:30

tu sais si bien insuffler la vie tes personnages, cette forte et romanesque histoire est forcément le synopsis du roman que tu dois écrire, Alma

almanito 03/12/2014 12:42

En confidence j'en ai très envie à partir de cette histoire ou d'une autre (tu es terrible d'arriver à me le faire dire) mais je crois que c'est trop tôt, il y a un sacré boulot à faire avant cela et je ne sais pas si j'en serais capable. Un jour peut-être...
Merci en tout cas Emma, pour tes encouragements qui font du bien.

Carole 02/12/2014 00:13

Ah, les grands-pères ! Celui-là, au moins, ressemblait à Ingres (bon, je blague).

almanito 02/12/2014 06:18

:)))

Hervé MARTIN 01/12/2014 23:53

Encore un texte riche qui vient résonner juste : je ne saurais commenter...
Juste dire qu'en restaurant le violon de ma mère, abandonné au grenier depuis 50 années, je l'ai sûrement aidée à exorciser un peu les "violences" paysannes qui l'ont empêchée d'en jouer comme elle aurait aimé !
Merci Alma

almanito 02/12/2014 06:19

En quelques mots une sombre et belle histoire que tu me racontes là, Hervé, merci.

In the Mirror/Katia 01/12/2014 15:30

Est-ce que Gaby raconterait la même chose à Lola si Herbert était encore en vie ?
Est-ce que l’on n’a pas tendance à pardonner lorsque la personne que l'on a aimée n'est plus ?
On peut se poser la question. Gaby n'est pas tendre avec la mère de Lola qui a un point de vue complètement différent sur ce Grand-père !
A mon avis Lola se souviendra sûrement plus de sa grand-mère !
Encore un très beau texte alma, j'adore te lire, merci !

almanito 01/12/2014 16:36

Je crois que c'est à chacun de voir. Lola n'a rien à pardonner. C'est Gaby seule qui pourrait avoir à pardonner mais son amour pour Herbert dépasse tout.
Regarde les petits-enfants de nazis qui sont allés en Israël demander pardon pour les crimes de leurs pères et grands-pères, ils ont été accueillis à bras ouverts....

In the Mirror/Katia 01/12/2014 16:29

Bien sûr que nous avons tous une part d'ombre, c'est tellement évident mais peut-on tout pardonner ?

almanito 01/12/2014 15:58

Je pense que oui, Gaby en parlerait de la même façon si Herbert était toujours vivant. C'est un amour inconditionnel.
Je pense qu'elle a voulu décharger sa petite-fille d'un lourd héritage qui plane sur la famille, rétablir un peu de vérité dans une histoire qu'on a dû raconter autrement à Lola, et enfin lui faire comprendre que son grand-père avait sa part d'ombre et de lumière comme tout un chacun et qu'elle ne devait pas le juger.
Je suis d'accord avec toi, Gaby n'est pas impartiale, pas plus que la maman de Lola. Il n'y a pas de vérité absolue dans la vie...
Merci de ta lecture attentive et indulgente Katia;)

Elsaxelle 01/12/2014 07:31

Transmettre le passé... et la jeunesse s'en emparera. En plus raconté par un "vieux" ou une "vieille" de la famille, ça marque. Chacun sa perception, cette petite Lola connaîtra au moins un morceau de ce qu'était son grand-père et c'est ça l'essentiel.
Très beau texte.

almanito 01/12/2014 08:08

Merci Elsaxelle.

jackie 01/12/2014 07:07

Quel homme ce grand père… Un artiste avec une sensibilité exacerbée…Et Gaby… qui l'aimait très fort sans doute pour en parler comme elle le fait.
Bravo encore Alma tu as vraiment l'art de raconter.
Belle et bonne journée

almanito 01/12/2014 07:15

Sans doute beaucoup d'amour de la part de Gaby oui.
Merci Jackie

CathyRose 30/11/2014 21:22

Je me demande si Gaby est très objective ... ne dit-on pas que l'amour est aveugle ...? Enfin avec les explications de sa mère et celle de sa grand-mère, Lola pourra peut-être se faire une idée plus précise de l'histoire de son grand-père ...!
Très belle soirée, bisous !
Cathy

almanito 30/11/2014 21:57

On ne peut pas savoir. Elle a peut-être aussi envie de décharger sa petite -fille de cette lourde histoire. A chacun son interprétation..

Martine 30/11/2014 19:08

Quelle histoire! C'est superbement bien écrit. Les méandres de l'âme ( surtout celle d'un artiste- là, je prêche pour ma paroisse ) sont si compliqués.
beaucoup de finesse, de sensibilité pour peindre les rapports de ce couple.
Bravo! J'ai dévoré ton texte
douce soirée à toi Almanito
Martine

almanito 30/11/2014 19:18

il faudrait un texte beaucoup plus long pour développer tout ce dont tu parles...
Merci Martine

Pascale MD 30/11/2014 18:34

La lecture de cette histoire de vie est assez bouleversante.
Personne n'est parfait, chacun à son histoire, et je trouve très dur de donner une telle étiquette à une personne qu'elle qu'elle soit. Nous avons mille facettes, mille manières d'adapter notre attitude face à une autre personne. Une personnalité est une chose, mais l'attitude en est une autre. Heureusement, un regard plein de tendresse à sur nettoyer une bien vilaine image.
Je te souhaite une très belle fin de soirée

almanito 30/11/2014 19:01

Tu as raison mais peut-être Gaby raconte t-elle l'histoire avec les yeux de l'amour..
Merci Pascale

Michèle F. 30/11/2014 17:39

Eh oui, ce grand-père talentueux était aussi un homme, tout simplement, avec ses ombres... Et tendre grand-mère qui explique à sa petite-fille la juste mesure... La vie est ainsi, nous sommes ainsi. Joli texte, plein de sensibilité.

almanito 30/11/2014 17:49

Des ombres qui ne sont pas à vendre naturellement...