Rideau!

Publié le par almanito

Cela faisait si longtemps qu'il était là qu'on ne savait plus très bien comment il était arrivé, venant de l'un de ces pays de l'Est démantibulé par la bêtise humaine et les guerres. Parce qu'on n'avait pas eu envie de savoir, parce qu'on ne lui avait jamais posé la question.
On lui avait seulement demandé son nom, il avait dit Sergueï et on lui avait dit qu'ici, il s'appellerait Serge.
Il n'était pas resté longtemps sur les marches de l'église, aux côtés de ses pairs à attendre la générosité des passants. Il avait tout de suite repéré les petits boulots qu'il enchaînait tout le long de la journée. On le voyait un peu partout, débarrassant les cageots sur le marché, balayant les terrasses des bars, lavant des vitrines à grande eau, aidant au déchargement de la pêche au petit matin si bien qu'il finit par faire partie du paysage urbain et que tout le monde pensait qu'il avait toujours été là, disponible et corvéable en échange de quelques pièces.
Il se dégota une petite piaule dans la vieille ville. Une studio sombre, d'aspect misérable rappelant son propre accoutrement rapiécé, avec son lino troué par endroit et sa tapisserie en lambeaux, donnant sur une cour boueuse.
Sergueï s'en fit un palace après avoir énergiquement frotté le sol à grande eau et repeint les murs en blanc. Il répara une table bancale trouvée parmi les encombrants abandonnés au bas de la rue, rempailla deux chaises et se fendit de trois ou quatre billets un dimanche matin aux puces, contre un sommier à lattes et un matelas correct. Sur une petite étagère, enfin, il plaça ses trésors: une photo, et une boule renfermant la Tour Eiffel sous la neige. Sur la photo, c'était Aïna, sa femme. Sergueï le racontait depuis tant d' années qu'il avait presque fini par y croire qu'un jour elle le rejoindrait, mais au fond de lui, il le savait bien qu'Aïna était restée pour toujours sous les décombres d'un immeuble incendié, là-bas...
Alors, dans sa petite alcôve où il pouvait à nouveau se sentir Sergueï et non "Serge", qu'il n'arrivait d'ailleurs même pas à prononcer, il rêvait du jour fabuleux où Aïna et lui prendraient l'avion pour s'envoler à Paris. Ils verraient l'Arc de Triomphe, la Place des Vosges, Montmartre et les Buttes-Chaumont, flâneraient le long des quais main dans la main et s'arrêteraient à Saint Germain pour boire un café crème. C'était comme ça, Paris, il l'avait vu à la télévision et sur les nombreuses brochures qu'il avait récoltées dans les agences de voyage. Et puis ils iraient à l'opéra. Aïna adorait l'opéra. Elle verrait tout de suite qu'il avait pensé à tout quand elle découvrirait le beau rideau qu'il avait accroché à la fenêtre, avec ses falbalas dorés. Un vrai rideau de théâtre, un peu fané, bien sûr, mais qu'importe! Oui, il l'emmènerait voir Martina Sérafin dans Tosca et Aïna serait heureuse.
Il n'avait plus qu'à attendre Aïna, maintenant et chaque soir, avant de fermer les lumières, Sergueï, mélancolique, faisait cérémonieusement le tomber de rideau pour mieux le lever le lendemain en attendant le grand retour en scène d'Aïna.

Rideau!

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sabine la pèlerine 28/11/2014 09:26

Oups .............ton histoire vient de mouiller mes yeux, belle rosée du matin !

C'est c'est .....................même pas les mots !!!!!!

Tu as vu le film "Samba" ? Je l'ai trouvé "génial" !

T'envoie un sourire et une pense-haie d'étoiles et de fleurs : sabine.

almanito 28/11/2014 12:24

Non, je n'ai pas vu Samba, mais ça a l'air très sympa.
Merci Sabine

Hervé MARTIN 28/11/2014 00:01

J'aime trop ton texte, poignant, pour ne pas corriger la faute de frappe : "Une studio" au début du 4ème paragraphe...
La souffrance de l'autre m'est toujours apparue plus importante que mes "petits" malheurs, un "défaut de fabrication", sans doute !
J'ai appris à vivre avec (le défaut), et, inspirer (des rêves) quand c'est encore possible...

almanito 28/11/2014 07:04

Faute d'inattention en fait...
Je crois pas que mon personnage souffre dans le sens où tu l'entends du fait qu'il vit dans un rêve....

JC Legros 27/11/2014 07:47

C'est qu'il a un bon fond, votre Sergheï. Vos mots racontent si bien, si tendrement, sa soif d'être. Au risque de montrer un envers de médaille, j'ose dire qu'il n'en est pas toujours comme cela. Un de mes voisins, Michel, ému par la pauvreté qui émanait d'un couple tendant la main "sur" le marché d'Aywaille, leur proposa de leur payer de quoi se sustenter, puis un verre au café, puis un dîner à la maison, un tour en voiture, un lit pour la nuit, un petit-déjeuner, quelques jours de co-habitation. Le mari de la femme: "pour quelques sous, tu peux te servir d'elle". Célibataire un peu benêt et en manque, Michel accepta. Aujourd'hui, il est complètement ruiné, obligé de mettre sa maison en vente (en rente viagère)... Le couple de roumains étant parti avec ses cartes de banque et les petits bijoux qu'il avait acheté en prévision d'une éventuelle Aïna...

JC Legros 27/11/2014 08:35

Tout-à-fait objectivement, je ne crois pas: cette histoire date d'une année. Michel est toujours sous le choc. Sa maison est devenue un vrai taudis (donc invendable) dans laquelle il vit entouré d'une vingtaine de chats...qui ne sortent pas. Une aide-ménagère de mes connaissances a refusé d'encore entrer dans cette maison. C'est dire! Il y a une sorte de solidarité villageoise autour de lui... mais à l'impossible nul n'est tenu, n'est-ce pas!

almanito 27/11/2014 08:13

Oui, gros benêt, ce pauvre Michel, mais peut-être rencontrera t-il une Aïna qui l'aimera pour ce qu'il est tout simplement et pas pour son compte en banque. Ces roumains lui ont sans doute rendu service finalement.

Martine 27/11/2014 06:48

Bonjour Almanito,

J'ai suivi ton lien depuis le blog d'Emma. Une curiosité que je suis bien aise d'avoir écoutée.
Quelle belle page. Tant d'humanité, de sensibilité, de tendresse dans tes mots. Tant de de gens , tout comme Sergueï n’ont que le rêve pour supporter de se lever le matin et de continuer vaille que vaille à avancer .Pour retrouver sa Douce, il sera obligé d'attendre le passage derrière le miroir de la vie...
Merci pour ce superbe partage
Douce journée
Martine

almanito 27/11/2014 08:10

Merci Martine. Je viens de ce pas voir ce qui ce passe chez toi.

Jackie 27/11/2014 03:07

Heureusement, il a aina au fond du cœur...
Très beau texte Alma
Merci

almanito 27/11/2014 06:55

Merci Jackie, oui, elle l'aide à vivre

Carole 26/11/2014 23:10

Mais... elle est bien là, derrière le rideau, dans le petit théâtre des grands rêves qui font vivre;

almanito 27/11/2014 06:54

En petite ombre chinoise...

In the Mirror/Katia 26/11/2014 22:41

Une histoire émouvante que tu nous conte aujourd’hui et cette photo est poignante.
C'est écrit avec une telle délicatesse que les mots ne me viennent pas.

almanito 27/11/2014 06:46

Mais si, ils sont très bien venus tes mots, merci Katia

CathyRose 26/11/2014 21:11

Sa seule richesse ce sont ces rêves, c'est tout ce qui lui reste, c'est ce qui l'aide à supporter sa vie, et qui l'empêche de tomber ! Rêver c'est une façon de garder espoir, et l'espoir fait vivre ...
Très belle soirée, bisous !
Cathy

almanito 26/11/2014 21:12

Je suis complètement d'accord avec toi, Cathy.
Bonne soirée à toi aussi.

cathycat 26/11/2014 20:42

Tu sais ce que je trouve le plus dur ? ce n'est pas tant l'histoire de Sergueï qui, s'il ne sera peut-être jamais plus riche qu'aujourd'hui, a réussi a avoir son chez lui, s'est refait une vie grâce à ses efforts et son courage. Il fait partie intégrante de son quartier et est reconnu comme une vraie personne. Il est porté par son rêve impossible mais que personne ne lui volera. Non, dans cette histoire, ce qui m'a semblé le plus dur c'est la photo de cette fenêtre qui m'inspire la pauvreté malgré tout alors que Sergueï n'est pas vraiment pauvre, même s'il ne vit pas dans l'opulence. Ma grand-mère disait toujours "il vaut mieux un petit chez soi qu'un grand chez les autres" et je la cite très souvent. Avoir son petit coin à soi et des rêves merveilleux est tout de même un vrai privilège, et encore plus quand on est déraciné...
Belle soirée à toi.

almanito 26/11/2014 20:56

Il est vraiment pauvre, si. Mais tu sais, ça ne veut rien dire, tout mon quartier est comme ça et parfois tu serais surprise. C'est un peu le lot des centres villes très anciens où dans un même immeuble ayant l'apparence de la photo, tu peux trouver des apparts de grand luxe et la plus grande misère juste à côté. Mais Sergueï est riche dans sa tête, c'est tout ce qui compte en fait.

Pascale MD 26/11/2014 17:17

Bon soir,
Une vie bien "ordinaire" finalement, tellement "ordinaire", bien trop souvent "ordinaire"...
Etre déraciné ainsi, abandonner sa famille pour la survie, quel monstruosité.
Un déchirement terrible et je ne peux qu'espérer qu'un jour... ce ne soit plus vital, mais juste un choix.
Un article poignant.
Belle fin de journée

almanito 26/11/2014 17:51

Je crois pour élargir la question, que nous n'en sommes qu'au début, l'évolution du climat va faire que les peuples privilégiés que nous sommes vont devoir réviser leur conception du partage, mais je m'éloigne...
Merci Pascale

emma 26/11/2014 14:05

encore un personnage bien attachant, peint avec ta belle sensibilité

almanito 26/11/2014 14:22

Merci Emma!

Louv' 26/11/2014 11:58

Très émouvant, Alma. Je n'ai pas d'autres mots...

almanito 26/11/2014 12:00

Merci Louv', je n'en ai pas d'autres non plus pour te remercier:)

Michèle F. 26/11/2014 11:27

Sans rêves, nous ne pourrions pas vivre et nos rêves sont notre théâtre intérieur. Très joli texte, très tendre et plein d'humanité.

almanito 26/11/2014 11:29

Oui je pense que sans ses rêves, Il deviendrait fou.
Merci pour la tendresse et l'humanité.

PARADISALIA 26/11/2014 11:22

Tant de personnes parties de leur pays pour trouver un peu de paix mais souvent elles partent le coeur déchiré laissant derrière elles un coeur à aimer...Il en faut du courage et de l'espoir pour refaire sa vie ailleurs...Nous savons tous que la vie n'est pas une comédie même si elle offre de jolis spectacles...Bises Almanitoo

almanito 26/11/2014 11:27

Le scenario est moche pour Sergueï, sans doute pour cela qu'il se réfugie dans le rêve...
Merci Paradisalia