Verte Erin

Publié le par almanito

Elle s'appelait Nora. Une Irlandaise bon teint qui avait baladé ses jupes plissées assorties à de sages twin- sets et son délicieux accent agrémenté de contre- sens parfois réjouissants dans tous les ex comptoirs de l'Est asiatique, car elle était la fille d'un gradé de l'armée britannique aux Indes.
L'éducation stricte qu'elle reçut de la so british " victorian rule" , ne l'empêcha pas de suivre allègrement un aventurier sorti tout droit de la campagne auvergnate qui se trouva être le seul Français présent à Lahore pour accueillir la croisière jaune d'André Citroën.
Un homme court sur pattes et râblé aux mains carrées de paysan, hyperactif et roué qui, s'il ne l'épousa jamais, lui consacra le reste de sa vie et la fit amplement profiter de sa fortune une fois rentré en France et devenu un homme d'affaire reconnu.
Elle ne l'appela jamais autrement que "le seigneur", par dérision, le maître des lieux ayant la seule mais désagréable exigence de voir ses repas prêts à l'heure lorsqu'il rentrait en coup de vent entre deux rendez-vous ou deux compétitions de golf.
Elle se rendait au centre commercial chaque matin en vue d'acquérir la pitance du seigneur qu'elle n'alimentait que de poisson et de légumes cuits à la vapeur sans le moindre ajout de sauce, suivis d'une sempiternelle compote de pommes et d'un yaourt nature. Elle rejoignait ensuite ma mère qui tenait la boutique à côté du supermarché et c'était une séance de papotages entrecoupés de rires qui s'éternisaient dans la matinée, jusqu'au moment où Nora s'extirpait du fauteuil qui lui était personnellement destiné, avec la tête soumise de l'esclave devant rentrer au foyer parce que "figurez-vous qu'il rentre pour déjeuner tous les jours, oh god gracious!".
Je ne sais ce qui réunit ces deux femmes d'horizons si différents, mais une grande amitié s'était nouée au fil des années entre Nora et ma mère alors que ni l'une ni l'autre ne se liait facilement, si ce n'est par l' humour un tantinet féroce qu'elles avaient en commun.
Nora, qui n'avait pas d'enfant et n'en concevait nul chagrin, me regardait grandir avec intérêt et prenait un plaisir mi sérieux, mi moqueur à ma conversation de petite ado, qu'elle trouvait "rigolote". Le mot prononcé avec son accent me plaisait et me faisait rire. C'est elle qui me fit découvrir la littérature anglaise et américaine, la traditionnelle five o'clock cup of tea et l'auto dérision. Elle m'invitait parfois dans son bel appartement tapissé de soie sauvage bleue. Je foulais avec timidité l'épaisse moquette et posais un quart de fesse sur le bout du canapé. Elle me fit cadeau un jour d'une somptueuse robe d'intérieur saumon doublée de jaune dans la quelle je me glissai avec délice en entourant ma taille de sa large ceinture, goûtant pour la première fois le plaisir de porter ce tissu léger et doux et ravie de lire l'envie sur les visages de mes copines devant ce costume voyant et très exotique.

Nous fîmes la connaissance du "seigneur" au chevet du lit de Nora à l'hôpital Saint Antoine où elle mourut peu après.
L'homme était en effet l'énergumène agité que nous avait décrit Nora, peu enclin à la démonstration de sentiments, un peu rude mais bien qu'il le cachât de son mieux, très désemparé par cette mort brutale.
On l'enterra dans un petit cimetière en bordure de forêt. Le seigneur refusa la dalle et la croix qu'on lui proposa, qui "faisaient trop triste" et annonça son projet d'y faire un jardin.
Bien qu'appréciant fort modérément la fréquentation des cimetières, j'accompagnais ce vieux monsieur renfrogné et excentrique qui rentrait ses larmes en douce. Nous plantâmes des marguerites et il rajouta un petit arbre effilé en dépit de la désapprobation du gardien du cimetière. Les années passèrent. Nos marguerites prospéraient au point d'empiéter sur les allées et le petit arbre grandissait à vue d'œil. Maintes fois prévenu, tancé, menacé, le seigneur ignora les appels réitérés de la mairie alarmée. Jusqu'au jour où on lui annonça par courrier officiel, que le petit arbre, ce grand costaud désormais plus haut qu'un homme, avait, de ses racines, endommagé le cercueil. Nous assistâmes à une remarquable colère seigneuriale devant le maire et ses adjoints abasourdis, qui finirent par céder. L'arbre du seigneur, nourri des os de Nora l'Irlandaise, ne fut pas abattu et trône encore, depuis plus de trente ans au milieu d'un petit cimetière de banlieue, veillant sur une âme anonyme.

Verte Erin

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Nalo 18/12/2014 23:18

Emouvant récit !!

Hervé MARTIN 09/12/2014 22:59

Un if qui pousse vite ?
Il faudra me le présenter...
Peut-être une photo ?

Mon premier ressenti touche à l'importance des liens amicaux des parents, qui ouvrent l'horizon des enfants : famille nombreuse, exploitation agricole, mes parents avaient peu de temps, mais leur environnement social était riche, et avec le recul, il m'est possible de baliser les influences intériorisées...

Tu évoques la mort, un cimetière, un arbre...
Les cendres de ma fille sont quelque part sur la montagne que l'on voit si bien depuis la maison : la lune et le soleil se lèvent souvent, l'une ou l'autre, juste là...
On peut se rendre là bas par un sentier balisé : un arbre remarquable indique où il faut bifurquer.
Nous avons cherché patiemment le lieu qui serait une évidence pour tous les 4, et l'évidence nous a souri : c'est au pied d'un Hêtre protecteur, avec à proximité un ensemble de rochers disposés comme s'ils devaient accueillir une assemblée...des lutins espiègles, sûrement !
Mes cendres iront là haut, près de Joade, cette perspective m'est douce...

Je respecte les cimetières, je préfère quand ils sont jardins, mais nous avons choisi une liberté plus radicale...

Certains cousins ont fouillé la généalogie, et il sembleraient que des racines, très loin, remontent vers l'Irlande, du côté de mon père, et du côté de ma mère : Irlande sauvage, j'imagine ?

Ta photo, de fleur et de papillon, dit qu'ils s'aimaient, ces deux là, comme ils ont pu !

almanito 09/12/2014 23:04

Très émouvant témoignage, Hervé. Merci.

(j'ai parlé d'une "sorte" d'if. En tout cas un arbre effilé qui a poussé très vite, oui)

Mina. 07/12/2014 14:58

Ho c'est craquant...merci Alma tu m'as fait partir ailleurs...dans ton histoire!

almanito 07/12/2014 16:18

Avec des gens comme ça, on aurait des forêts à la place des cimetières, ça ne serait pas plus mal finalement:))

Joseph Guégan 06/12/2014 15:30

J'ai lu ce texte avec plaisir. Toujours aussi bien écrit.
Bon dimanche

almanito 06/12/2014 15:41

Bon dimanche à toi aussi Joseph.
Merci de ta visite

sabine la pèlerine 06/12/2014 10:39

La preuve, d'ailleurs, avec ton histoire et ...............ce jardin magistralement émouvant !

Et il est têtu avec ça, l'arbre est toujours là ...............Si si, c'est un vrai de vrai !!!!!!!!!!!

almanito 06/12/2014 10:47

D'accord :)

sabine la pèlerine 06/12/2014 10:37

En affaires, oui, ils sont souvent intraitables (Un chou c'est un chou !) ....MAIS, à côté de cela .......!!!

sabine la pèlerine 06/12/2014 09:43

Il n'y a pas de hasard, ils devaient faire ce bout de chemin ensemble .......!

Cette histoire est magnifique ....Il y en a des trésors dans les tiroirs de tes voyages intérieurs !!!

Et j'ai une tite pensée d'autant plus émue que je connais bien le coeur des auvergnats ...La chanson de Brassens avait (et a encore) tout son sens !

Bise-houx de mon jardin d'âmitié : sabine.

almanito 06/12/2014 10:31

Hum... il ne ressemblait pourtant pas vraiment à l'Auvergnat de Brassens: homme d'affaire, rusé, limite filou...
Merci Sabine

les cafards 06/12/2014 08:58

quel texte ! Bouleversant et si beau. Chapeau Alma

almanito 06/12/2014 10:32

Merci!

Elsaxelle 06/12/2014 07:46

J'apprécie beaucoup la façon pudique et respectueuse que tu offres à ce récit. Ton histoire m'a vraiment touchée.

almanito 06/12/2014 08:06

J'apprécie beaucoup ta lecture attentive, merci Elsaxelle

cathycat 05/12/2014 19:00

Ah bravo ! c'était vraiment un grand seigneur !!! Il est resté fidèle à son épouse et a défendu son dernier château des affreux barbares terre à terre... C'est une belle histoire.
Nora, princesse un peu captive, devait être très sympathique...

almanito 05/12/2014 19:07

Oui, j'aime bien que tu les vois comme ça. Faut dire que Nora, elle en rajoutait un peu sur les exigences du seigneur, je crois.
Dis-donc, toi, tu nous fais un petit billet quand? Une tite histoire bien troussée comme tu sais faire, tu vois ce que je veux dire?

In the Mirror/Katia 05/12/2014 11:14

Ce couple avait certainement des points communs que nul ne peut connaitre et heureusement.
Les ifs sont des arbres magnifiques, il ne pouvait pas choisir mieux pour sa bien aimée.

almanito 05/12/2014 11:20

Oui, c'est bien comme ça.
Je ne sais pas s'il avait pensé que l'arbre prendrait de telles proportions, mais finalement, c'est sympa de "renaître" sous la forme d'un arbre:)
Merci Katia

Pascale MD 05/12/2014 09:14

Une histoire émouvante et qui montre bien que la rudesse extérieure peut parfois cacher quelque chose de très tendre et de profond.
Je ne me questionne plus sur ce qui peut bien lier les gens parfois, je n'aurais jamais les réponses ;-)
Belle journée à toi

almanito 05/12/2014 09:19

Chaque couple a son histoire intime et qui doit le rester. C'est très bien comme ça tu as raison.
Merci Pascale

emma 05/12/2014 08:50

tu as l'art de transformer "les gens" en immortels personnages de roman, sans effet spécial, quel est ton secret, Alma l'alchimiste ?

almanito 05/12/2014 08:55

Les gens les plus "ordinaires" sont des personnages de romans, nous le sommes tous, tu ne crois pas?
Merci Emma pour ce (trop) gentil commentaire.

Jackie 05/12/2014 08:32

Ne pas se fier aux apparences… On croit connaitre les gens …mais…
Passe use bonne journée Alma

almanito 05/12/2014 08:47

C'est à dire que nous ne connaissions que Nora...
Merci Jackie bonne journée à toi également.

jamadrou 05/12/2014 08:27

L'arbre c'est peut-être un chêne "rustique et costaud" et le Seigneur a peut être demandé a être lui aussi enterré dans le nid de ses racines juste à côté de Nora. Et c'est ainsi, que ce coin là du cimetière avec son bel arbre a une certaine aura...

jamadrou 05/12/2014 09:42

Alors IF fin et élancé à "l'éducation stricte" comme devait l'être Nora...

almanito 05/12/2014 08:48

Joli jeu de mots Jamadrou. Il ne s'agissait pas d'un chêne mais d'une sorte de d'if, de ceux qui ont une forte vitesse de croissance.

Louv' 05/12/2014 08:20

J'aime beaucoup la pudeur de ces deux personnages et je pense qu'ils s'aimaient beaucoup. Ce récit est délicieux, bonne journée Alma.

almanito 05/12/2014 08:44

J'en suis persuadée, ces deux là s'aimaient, à leur façon.
Merci Louv'

CathyRose 05/12/2014 05:59

C'est une jolie histoire que je découvre ce matin ! Ils n'étaient pas vraiment faits pour se rencontrer ces deux-là ... et pourtant ...! il y a des gens comme ça qui ne savent pas montrer leurs sentiments, ou qui font tout pour les cacher, le seigneur était de ceux-là !
Très belle journée Alma, bisous !
Cathy

almanito 05/12/2014 07:50

On se demandais parfois pourquoi ils s'étaient unis ces deux là, mais en fait peut-être qu'ils s'aimaient...
Merci Cathy

Carole 05/12/2014 01:25

Je connais un arbre de ce genre dans un cimetière de Nantes. Il y a partout des Nora et des Seigneurs.

almanito 05/12/2014 07:48

Tant mieux parce que finalement ils étaient plutôt heureux

Michèle F. 04/12/2014 23:44

Le rustaud était au fond un tendre romantique... Et qu'est-ce qu'il lui faisait donc pour se l'attacher à ce point? Une alliance improbable qui finit presque bien et une belle histoire exotique.

almanito 05/12/2014 09:17

C'est vrai, mais souvent ça aide, soyons réalistes.

X 05/12/2014 09:14

Ou peut-être pas. On ne connaît jamais les secrets des couples.

almanito 04/12/2014 23:55

Peut-être que le carnet de chèque généreux transforme le plus renfrogné des rustauds en séducteur...Ch'ais pas.