Vie intérieure

Publié le par almanito

A peine avais-je mis le pied dans le nouvel appartement, celui que j'occupe actuellement, que ma voisine déboulait chez moi, parmi les cartons et valises entreposés au hasard dans la pièce principale.
En deux heures de temps, je fus mise au courant de sa vie personnelle passée et présente ainsi que de celles des voisins et d'une bonne partie du quartier, informée de qui payait son loyer régulièrement ou pas, de qui voyait qui et des personnes dont je devais me méfier. J'avais l'impression d'avoir été soudainement catapultée en terre étrangère dont je devais impérativement, pour ma survie, connaître les codes et les arcanes au plus vite. Les épaules rentrées, abasourdie et comme anesthésiée, je subissais sans broncher cette incontinence verbale ponctuée de rires tonitruants et de messes basses pour les "choses qu'on ne doit pas répéter".

Enfin rappelée à l'ordre par son estomac, la bavarde se résolut à prendre congé pour aller préparer son fricot en me glissant sur un ton grave, une dernière confidence de haute volée : " ah oui, j'allais oublier de te dire, j'ai une vie intérieure très intense!".


J'étais impressionnée.

Vie intérieure? .... La dame pourtant ne s'était pas présentée sous ce jour mystico-intellectuel, assez portée m'avait-il semblé de prime abord, sur une nourriture consistante et roborative plutôt que sur d' éventuelles orientations métaphysiques menant à l' auto torture mentale.
Je ne m'étais pas trompée, j'en eus confirmation dès le samedi suivant à partir de 5 heures du matin.

"Que se passe t-il, y a des chars d'assaut en déplacement, au dessus?" m'avaient demandé des amis de passage, venus dormir chez moi.

C'était elle. Elle et " sa vie intérieure" qui entamaient les hostilités. Aspirateur, déplacements des meubles, secouage des tapis, le tout mené au pas de charge pesant et marqué d'une armée en pleine conquête faisant trembler les cloisons et le sol de la vieille maison. Sur le coup de 8 heures, les troupes montrant peut-être un coup de mou, de la musique militaire résonna, tatstouin boum boum, suivie par celle que l'on entend lors des corridas dont la dame est une aficionada passionnée. Olé!
Fenêtres ouvertes le quartier subit avec flegme la cacophonie belliqueuse de cette dame qui prétend très sérieusement "descendre des Grands d'Espagne" et tient à "affirmer son identité parce que "y en a marre des chansons corses, qu'on comprend même pas ce qu'ils disent!"
Les manœuvres durèrent ainsi jusqu'à midi, heure à laquelle il fallut songer à reprendre des forces car c'est en remplissant les gamelles qu'on entretient le moral des troupes.

M'armant de mon seul courage, je tente parfois, la tête bourdonnante, d'implorer sa pitié en frappant à sa porte, le doigt hésitant devant la plaque métallique qu'elle y a placardée de quatre vis: DEFENSE D'ENTRER: TERRAIN MILITAIRE.... agrémentée d'une tête de mort.
Elle m'accueille d'un regard aussi noir que ses ongles, connaissant déjà la raison de ma visite, dans sa cuisine où elle prépare de quoi soutenir un siège: ses repas de la semaine. "Qu'est ce que t'as encore? Tu vois pas que tu me déconcentres?!"

Je formule ma demande fermement mais avec la plus grande diplomatie car je la crois capable de décrocher l'une des innombrables banderilles qui ornent entre deux costumes de matadors les murs de son salon pour m'en larder les côtes sans le moindre état d'âme.
"T'as qu'à le faire aussi, toi, ton ménage, t'as vu le foutoir qu' y a chez toi?!"
Elle a raison, c'est le foutoir et le moins qu'on puisse dire, c' est que je ne suis pas une maniaque du plumeau. J'ai lu un article à ce sujet, un jour, expliquant que certaines personnes règlent leurs problèmes psy en faisant sans arrêt leur ménage, que j'interprète comme une compensation pathologique qui leur donne l'illusion de mettre de l'ordre dans leurs têtes en réalité.
J'en conclus donc en toute simplicité et vu le désordre régnant chez moi, que le contenu de mon crâne est remarquablement bien rangé, m'autofélicitant par la même occasion, du peu d'intensité de ma "vie intérieure".

Vie intérieure

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Cardamone 17/12/2014 20:30

C'est dans Sans feu ni lieu.

almanito 17/12/2014 20:33

Merci Cardamone, j'aurais cherché mais c'est plus simple comme ça:)

Joseph Guégan 17/12/2014 14:15

Il faut de tout pour faire un monde, mais là tu as dégoté une sacrée voisine.
Grâce à ton article, j'ai compris pourquoi je faisais que rarement le ménage...pas assez de problèmes psy !!

almanito 17/12/2014 14:21

Hé oui, que veux-tu, quand on est bien dans sa tête...
Je m'en sers beaucoup pour ne pas le faire non plus, ce foutu ménage:))
Merci Joseph

Pascale MD 16/12/2014 21:27

Re coucou,
En réponse à ta réponse à ma réponse ;-) Voici un lien intéressant ici, et mon avis est que c'est la conclusion la plus juste en France ou profiter d'un système est un véritable sport pour ne pas dire une religion ;-)
http://www.reportage.loup.org/html/elevage/indemnisation.html
Bonne soirée à toi

almanito 16/12/2014 21:40

Oui, c'est toujours pareil...
Merci Pascale

Elsaxelle 16/12/2014 21:01

Extra :-) j'ai beaucoup souri et je me dis que tu as bien du courage de la supporter autant !

almanito 16/12/2014 21:08

J'ai pas tellement le choix;)

Pascale MD 16/12/2014 15:40

Coucou,
Je me permet de passer par ici pour te dire que je viens de répondre à ta question au sujet de la population des loups.
Bonne fin de journée à toi.

almanito 16/12/2014 16:03

J'arrive:)

emma 16/12/2014 01:15

encore un beau personnage haut en couleur sous ta plume alerte ! as tu essayé de lui envoyer des polyphonies plein pot, il faudrait trouver un moyen pour qu'elle soit la seule à les entendre

almanito 16/12/2014 06:34

Tu penses! Bien sûr! Mais ça ne l'arrête qu'un moment. Ce qu'elle craint vraiment, c'est l'affrontement verbal, les yeux dans les yeux...Pfffut!

Hervé MARTIN 15/12/2014 22:32

Allo, Docteur Alma ?
La magie de tes textes permet d'ouvrir les vannes à nos mots bien planqués : pas besoin de les écrire, tu leur as ouvert la fenêtre...entende qui voudra !

"Un regard aussi noir que ses ongles..." ?
C'est une belle écriture, mais ça n'est pas du tout gentil pour cette charmante voisine !!!!!!!!!!!!!!
Encore bravo et merci,
Amitiés

almanito 15/12/2014 22:38

Ha mais qui a dit que j'étais gentille?

Cardamone 15/12/2014 21:36

Toujours autant de plaisir à te lire, Alma, merci pour ton humour et ta belle écriture, ça fait beaucoup de bien! Ca me fait penser à fred Vargas
" Il n'était pas dupe. Que ses pensées s'acharnent du côté des astuces domestiques était un signal à considérer. A vrai dire, il le connaissait bien, c'était un signal de déroute. déroute des projets, retraite des idées, discrète misère mentale. Ce n'était pas tant qu'il pense à son tas de chaussures qui le souciait. Tout homme peut être amené à y songer en passant sans qu'on en fasse une histoire. Non, c'était qu'il puisse en tirer du plaisir.


Louis avala deux gorgées. Les chemises aussi, il avait pensé à ranger les chemises, pas plus tard qu'il y a une semaine.


Pas de doute, c'était la débâcle. Il n'y a que les types qui ne savent pas quoi foutre d'eux-mêmes qui s'occupent de réorganiser à fond le placard à défaut de raccommoder le monde. "

almanito 15/12/2014 21:49

Excellent, je vais lire le bouquin:), ces quelques lignes m'en donnent envie.
Merci Cardamone

cleanthe 15/12/2014 17:02

Mettre la potiche sur la cheminée à droite puis à gauche enfin au centre, je déroule le tapis dans la pièce du bas puis je préfère dans la pièce du haut, à l'entrée puis légèrement excentré pour éviter un excès de symétrie. je l'aspire deux fois. Je repasse une troisième. Je déplace la potiche de la cheminée sur la commode vernissée, plutôt au centre. Je remets le tapis dans la pièce du bas. Je lave le torchon et le tord dans un seau que je relave ensuite. Je le range dans l'armoire du bas de la buanderie puis, pour mon dos, en haut, puis au centre. L'armoire à côté de la machine à laver, puis en face. Je fixe des étagères au dessus de la commode où se trouve la potiche. J'y place mon livre. Je m'éloigne et contemple l'ensemble. Le livre sur l'étagère au dessus de la commode vernissée d'où j'ai retiré la potiche que je place sur la petite table du salon sous laquelle j'ai mis le tapis que j'ai repris de la pièce du bas. Finalement je déplace la commode le long du mur qui lui faisait face. Je retire les étagères, enlève le tapis que je replace dans l'armoire de la buanderie à côté du seau et du torchon. J'enlève la pièce du bas que je mets à la place de la pièce du haut là où se trouve la commode le long du mur qui lui faisait face. Mécontent de moi, je remets la commode et la pièce du bas qui est la pièce du haut dans l'armoire de la buanderie à côté du seau, du torchon et de la potiche.
Je m'assieds sur le sol de la pièce du haut qui est en bas et je pleure (enfin)

almanito 15/12/2014 17:39

Heureusement qu'on les a, ces mots...
Merci Cléanthe

cleanthe 15/12/2014 17:34

Les savonnées sont faites de ces larmes pendant que l'âme est amidonnée. La langue s'agite alors pour sécher tout ça, un ventilateur à mot.

almanito 15/12/2014 17:07

:))) Mais ma parole... vous la connaissez!!!

Legros J-C 15/12/2014 07:53

Il faut toujours se méfier des personnes qui dénigrent. J'ai toujours mis une barrière entre elles et moi, préférant les dénigrés. Madame Dewart, décédée depuis, était ma voisine. Elle est entrée chez nous une heure à peine après notre installation. Entre autres choses, elle nous a dit d'emblée de nous méfier des fermiers du village car ils étaient tous fourbes et menteurs. Elle voulait faire ami-ami nous assurant qu'elle et son mari étaient droits dans leurs bottes. J'ai appris plus tard que c'était dans les bottes des Allemands qu'ils avaient été droits. A la fin de la guerre, pour les punir d'avoir traficoté avec l'ennemi et dénoncé des réfractaires, ils ont été attachés nus sur la place d'Aywaille. La population était invitée à venir leur cracher dessus. Procédé un peu barbare. N'empêche.
Beau récit, Alma. Comme toujours bien tourné. Merci. Il me ravigote aussi quant à ma vie intérieure: une chatte ne retrouverait pas ses jeunes, chez moi.

almanito 15/12/2014 08:41

Elle cherchait des amitiés auprès des nouveaux arrivants sensés ignorer sa conduite évidemment. On peut avoir honte aussi de ces " punitions" qui ont eu lieu après guerre, tout aussi condamnables que ces conduites...
Je l'ai toujours dit: le foutoir dans la maison est preuve du bon équilibre mental de ses habitants;)

Jackie 15/12/2014 07:46

Je suis absolument abasourdie quand je rencontre des gens de ce type et suis incapable de réagir !!! Mais comment font ils ??? Enfin une chose me rassure … Je ne suis , mais alors pas du tout fan du ménage…
Merci Alma ton texte si vivant m'a beaucoup plu …
Passe une bonne journée

almanito 15/12/2014 08:42

Il ne faut pas réagir face à ces personnes, juste les diriger doucement vers la porte de sortie. Bonne journée Jackie

Carole 15/12/2014 00:24

Tout à fait d'accord : l'intérieur, c'est l'extérieur, et vice-versa.

almanito 15/12/2014 08:44

Si ça continue, plus personne ne fera son ménage dans son intérieur extérieur:)

Coumarine 14/12/2014 22:20

bon on va dire qu'il a vie intérieure et vie intérieure... ne pas confondre les deux ;-))

almanito 14/12/2014 22:26

Pas grave, t'inquiète:)

CathyRose 14/12/2014 22:25

Désolée ... j'ai cru que c'était toi qui me répondais, et je vois que c'est Coumarine ... tu peux retirer mon commentaire !

almanito 14/12/2014 22:23

Exactement :)) merci Coumarine.

CathyRose 14/12/2014 22:22

On est d'accord !!!!

CathyRose 14/12/2014 22:02

Alors moi non plus pas une maniaque du ménage ( enfin plus, je l'ai été ! ) donc ce que tu me dis mes rassure un peu ! Je peux comprendre, sans excuser bien sûr, que certains en arrivent à des extrêmes dans ce genre de situation, le bruit c'est une des pires nuisances ! Pour moi c'est une gamine de 6 ans qui fait du trampoline jusque tard le soir quand c'est l'été ... donc fenêtres ouvertes pour dormir, et qui ne peut s'empêcher de crier à chaque saut ! Parfois j'ai des envies de meurtre ...
Très belle soirée, bisous !
Cathy

Legros J-C 15/12/2014 07:59

Cathy Rose. Pour avoir fait de la gymnastique a un relatif bon niveau, je puis vous assurer que vous pouvez dire à votre voisine qu'avec le balayage (eh oui), la pratique du trampoline est extrêmement dangereuse pour le coeur (surtout à cet âge). Nous, jeunes hommes en pleine santé (alors...) ne pouvions rester sur cet engin que trois minutes toutes les heures!!
Pour corroborer mes dires: "pratique du trampoline - cardiologie" sur Google.

almanito 14/12/2014 22:22

hum! voisins sympas, vraiment!

CathyRose 14/12/2014 22:15

En l’occurrence à la mère ... elle l'élève seule ! Et j'oubliais, depuis quelques mois il y a le petit chien qui pleure à la porte du matin au soir, à quoi ça sert d'en avoir un si c'est pour le laisser toute la journée dehors ...?

almanito 14/12/2014 22:10

Alors ne t'en prends qu'aux parents, ce sont eux qui élèvent mal cette petite fille :))
Bonne soirée Cathy

cathycat 14/12/2014 20:48

Ah enfin ! je peux te laisser un commentaire !!! ça marche !...
Je voulais juste te suggérer passer petit papa Noël à un bon volume, sur le mode "repeat" le matin quand tu pars travailler, en orientant bien tes enceintes pour que ta voisine n'en perde pas une miette.
Allez... je lui donne deux jours pour craquer !...
Ouh ! vilaine moi !!! :-)

almanito 14/12/2014 21:05

Elle adorerait! Elle a des goûts très particuliers en musique comme en tout. Et puis elle part avant moi. Sinon, l'idée partait d'une bonne intention...si on peut dire:))

Louv' 14/12/2014 17:21

Comme tu sais bien nous mener là où tu veux ! On avance, doucement, on s'interroge...et puis boum ! On s'écoule de rire, comme très souvent chez toi. J'adore.

almanito 14/12/2014 17:32

Tant mieux, j'aime bien qu'on sourit en lisant mes textes:)

Pascale MD 14/12/2014 14:29

Sympa ta voisine, déjà j'adore ce genre de personnes qui viennent te raconter leur vie (déjà là, je me demande si elle pense que cela à le moindre intérêt pour quelqu'un qui ne la connaît pas) et en prime ceux des voisins. Le genre de personnes avec lesquelles je m'installe une muraille mentale.
Hihihi, nous avons toi et moi ce point commun de n'être pas des maniaques du Ménage. Rangé oui, mais j'avoue bien ne pas faire la chasse à le poussière chaque jour, et puis a moins de déposer ses ordures n'importe ou l'endroit même poussiéreux reste tout de même parfaitement agréable à vivre. Le contenu de mon crâne doit donc être en très bonne organisation , bonne nouvelle !
Je te souhaite bon courage avec ton voisinage, car les marches militaires, cro cro bien !!!!!!!!
Bise et bonne journée

almanito 14/12/2014 14:59

Le contenu de nos crânes est bien organisé car nous avons trouvé d'autres activités que le ménage pour nous détendre. Quand aux ordures, pas compliqué de les descendre tous les jours.

In the Mirror/Katia 14/12/2014 14:26

Quelle belle écriture !
L'art de tourner en dérision une relation de voisinage qui ne doit pas être drôle tous les jours.
Devant un tel char d'assaut, on doit avoir envie de meurtre, c'est bientôt Noël, tu peux toujours lui envoyer un petit cadeau fumant !
Une ile, il n'y a rien de mieux :)

almanito 14/12/2014 15:30

Je vois, le genre de cadeau qui explose alors:)

In the Mirror/Katia 14/12/2014 15:23

pas sûr :)

almanito 14/12/2014 14:56

:))) Je me demande si nous pensons à la même chose avec le 'petit cadeau fumant"

X 14/12/2014 10:20

Je vois que "l'intérieur" n'est pas celui auquel on aurait pensé. Et déménager ne servirait rien, les nuisances de ce genre sont partout. Je ne vois que l'igloo ou l'île déserte. Bon sang mais c'est bien sûr : et une bombe, une bombinette qui n'éclaterait que là où elle serait utile? Surtout que j'ai toujours été antimilitariste.... Bon courage, Alma et continue de nous faire rire....

almanito 14/12/2014 11:30

Hum... une bombinette à elle personnellement qui lui pèterait à la figure? Un bon retour de boomerang!

X 14/12/2014 11:23

Pardon, je croyais, puisque ta voisine est une troupe à elle toute seule, qu'elle t'empoisonne la vie tambour battant et qu'elle semble aimer les terrains militaires....

almanito 14/12/2014 11:18

Comme tu y vas, une bombinette! Les traditions se perdent, ici comme ailleurs tu sais..