Jules du square Lepic

Publié le par almanito

"Manque pas d'air, çui-là, commence à me courir sur le haricot" songeait Rigobert Fluteau, dit La Flute, poète - troubadour de son état et depuis des lustres éperdument amoureux de la statue du square Lepic, la plus jolie fille qu'il ait jamais vue, qui restait de marbre - et pour cause - devant ses déclarations les plus enflammées.
Adossé à un platane, rongeant son frein il observait le manège de ce vieux cochon de Baron de Rothsbille qui chaque soir en sortant de sa banque, tournait autour de la belle, la reluquait d'un œil égrillard osant même lui tapoter le haut de la cuisse d'un air entendu en levant un sourcil de connaisseur averti. Ces manières de maquignon tâtant la bête révulsaient le doux poète à tel point que l'envie de meurtre grandissait en lui de jour en jour. Ne l'avait-il pas pris en flagrant délit, trois jours auparavant, en train d'essayer de la déboulonner de son socle afin de l'emmener avec lui? L'image des grosses paluches lubriques lui revenaient en mémoire et il en frémissait encore de colère et de dégoût...Il avait fallu héler un sergent de ville qui passait par là et le vieux avait déguerpi aussi vite que sa bedaine le lui permettait, faisant battre sur son gilet la chaînette de sa montre à gousset.
Venait ensuite la sortie des écoliers du pensionnat qu'on laissait s'égailler quelques instants sous les arbres avant de les conduire à la chapelle Sainte Eulalie pour la prière du soir.
Après leur départ, le square retrouvait enfin son calme. La Flute s'approchait alors de sa bien-aimée et dans la quiétude du soir tombant lui déclamait à mi-voix ses vers les plus passionnés tout en nettoyant à l'aide d'un chiffon doux son beau corps si pur, souillé des graffitis obscènes des gamins.
-"Merci!" Entendit-il un soir, alors que juché sur son escabeau pliant, il tentait d'enlever une feuille morte prise dans la chevelure de la statue. Il vacilla et se retrouva le derrière dans la neige. Devenait-il fou? Quelqu'un venait de lui parler et pourtant il ne voyait personne alentours... "Eh bien", reprit la voix, "remettez-vous donc! C'est moi, là-haut!"
La Flute qui avait si longtemps rêvé de ce moment improbable balbutia quelques mots dont l'ineptie le fit pâlir en les prononçant puis il finit par lui demander son nom.
"Valentine" fit-elle, "et vous c'est ? ...."
"Rigobert dit La Flute" répondit-il, baissant la tête en entendant le petit rire moqueur de la belle qui rosit sous ses taches de rousseurs en fronçant son joli nez retroussé.
"Bon, dis-moi poète, tu vas me laisser longtemps geler sur ma colonne? Aide-moi donc à descendre de là!"
Rigobert la prit dans ses bras et déposa délicatement sa Valentine sur le sol en lui murmurant des mots qui parlaient de nid douillet, d'amour fou et de nuits étoilées qu'elle n'entendit pas.
A quelques mètres, adossée dans l'embrasure d'une porte, se détachait dans une lumière rouge intermittente, une silhouette en costard croisé à rayures, souliers bicolores, borsalino incliné sur le front, rouflaquettes et mégot au coin des lèvres.

Valentine se dégagea brusquement de la tendre étreinte de Rigobert Fluteau, lissa prestement sa jupette: "Adieu poète, j't'ai bien eu" fit-elle.
Elle courut vers l'homme, bras grands ouverts: "Julooooo, mon julo!!!!" ... Julo qui l'empoigna par la taille, et qui l'embrassa à pleine bouche avant qu'ils ne rentrent tous deux, amoureusement plaqués l'un contre l'autre dans la maison.

Jules du square Lepic

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Cardamone 16/02/2015 15:29

Un homme épris de femme statue, je me méfierais aussi, Julot au moins a l'air de la préférer bien vivante!
Encore une belle histoire, une lecture très agréable!

almanito 16/02/2015 15:41

Ben tiens, pas fou Julot:) pas poète non plus...

cathycat 15/02/2015 20:25

Oh quelle farce cruelle !!! mais tellement romantique... ;-)

almanito 15/02/2015 20:32

Oh t'inquiète, il en trouvera une autre:)

Hervé MARTIN 14/02/2015 13:05

Accord parfait...
J'arrive suffisamment tard pour savoir que l’œuf a fait la poule, que la photo t'a inspirée...
Qu'à cela ne tienne, l'accord est parfait, et la photo devient une juste inspiration, une nostalgique illustration d'un texte superbe, d'une grande richesse, que j'ai lu sur un morceau de Leonard Cohen "I'm your man" : pur hasard (?) c'était plus que parfait !!

Voici une version accessible sur le net :
https://www.youtube.com/watch?v=iW8rFho6In8

Tu m'as demandé si je dessine ?
J'ai laissé sur le bord du chemin les crayons, le violon, le piolet, les crampons...et tant d'autres choses...
J'essaie désormais de dessiner le reste de ma vie en cohérence avec mes convictions : c'est dur mais j'y suis, tous les jours...

J'ai besoin pour avancer d'être bien "connecté"
C'est le cas chez toi, une ressource précieuse, une amie fidèle
Je suis bien dans ton univers !

Merci d'être là
Et encouragements !
RV

almanito 14/02/2015 13:33

C'est déjà pas mal d'être en cohérence avec ses convictions et même si tu ne pratiques plus toutes les activités dont tu parles, cela reste une richesse en toi.
J'ai ajouté la vidéo de L. Cohen,( toujours le bienvenu :) ) mais une autre version, que je trouve plus bouleversante.
Merci Hervé

Elsaxelle 14/02/2015 11:38

Une photo qui colle parfaitement à ton texte à moins que ce ne soit l'inverse ?

almanito 14/02/2015 11:41

C'est la photo que j'ai trouvée marrante, le texte est venu ensuite. Les images sont une bénédiction en cas de panne d'inspiration;)

Joseph Guégan 13/02/2015 08:48

Pauvre poète...
Tu as une imagination fertile et ton écriture est toujours aussi plaisante.
Bonne fin de semaine

almanito 13/02/2015 08:53

Ce n'était pas la bonne muse...
Je crois surtout que c'est l'image qui nous inspire toutes les histoires possibles.
Merci Joseph

Louv' 12/02/2015 23:51

Une statue farceuse, on aura tout vu ;-)....d'ailleurs elle me rappelle l'une d'entre elles, que j'ai bien connue.
Cela dit, joliment tournée cette histoire abracadabrante !

Pascale MD 13/02/2015 14:22

Je te remercie pour elle, c'est très gentil. Elle commence à se faire un nom dans le cinéma en tant que peintre en décors, et c'est vraiment génial pour elle.
Bise et bonne journée

almanito 13/02/2015 10:03

...Et qui a fait pas mal de dégâts si mes souvenirs sont bons;)

Louv' 13/02/2015 09:15

Une statue qui s'ennuyait dans le petit cimetière d'Audresselles ;-)

almanito 13/02/2015 07:01

Ah bon, raconte-moi ça:)

Pascale MD 12/02/2015 11:05

Et ben voilà, aller donc donner tout votre amour, accéder aux quatre volontés et recevoir ce genre de remerciement Ah Bravo Valentine, tu n'as pas honte d'avoir ainsi brisé un coeur ?
Comme quoi, même dans l'amour, il ne faut jamais rien attendre en retour ;-)
Merci pour ce superbe texte, et tes chutes sont toujours.... excellentes, même si là, j'ai de la peine.
Bonne journée

almanito 12/02/2015 15:16

J'aime le mot enquiquimerdeurs:)
Coline a du talent, je lui souhaite tout le bonheur et le succès qu'elle mérite.

Pascale MD 12/02/2015 15:09

Heuuuuuuuuu je n'irai pas jusque là, on ne sait jamais, et j'ai passé l'époque ou j'allais au devant des enquiquimerdeurs. Alors dans le doute, je reste dans ma petite nature, telle une oursonne sauvage ;-)
Bonne fin de journée et merci pour Coline

almanito 12/02/2015 12:27

Je te sens toute prête à aller le consoler;)

Mina. 12/02/2015 10:50

HO la bonne blague...mais il faut donc arrêté de rêver! merci du ptit moment Alma. bonne journée

almanito 12/02/2015 12:27

Non non, Mina, ne jamais arrêter de rêver!!!

les cafards 12/02/2015 10:33

MAGNIFIQUE TON HISTOIRE

almanito 12/02/2015 12:27

MERCI!

jackie 12/02/2015 07:37

Oh Valentine… Quel coeur de pierre !!!
Merci Alma Passe une bonne journée

almanito 12/02/2015 07:55

C'est la vie... Rigobert avait un rival de taille...

CathyRose 12/02/2015 05:54

Oh pauvre Rigobert ! Je suis triste pour lui, c'était si pur et si beau ce qu'il ressentait pour Valentine, on ne peut pas rester de marbre devant quelqu'un comme ça !
Très belle journée, bisous !
Cathy

almanito 12/02/2015 06:15

Bah! Il finira bien par trouver sa Valentine lui aussi, t'en fais pas trop pour lui:)
Bonne journée Cathy

emma 11/02/2015 23:07

La belle n'est pas de pierre...que peut un poete transi face à un julo en chaussures bicolores ? les mauvais garçons ont toujours eu la cote !

almanito 11/02/2015 23:14

Rien, il ne peut rien, le poète, mais la cata va nourrir ses strophes jusque là bien falotes, il faut le dire!

Carole 11/02/2015 22:50

Un Pygmalion trahi, ça arrive, hélas !

almanito 11/02/2015 23:00

Le contraire aussi!

In the Mirror 11/02/2015 21:53

Oh, l'ingrate Valentine !
L'amour rend aveugle, il s'est bien fait berné mais peut-être que s'il s'était appelé Valentin, qui sait ? :)
Merci alma pour ce texte très agréable à lire et toujours très bien écrit !

almanito 11/02/2015 22:00

Je crois que Valentine n'aimait qu'un seul prénom: Julo! Quoi de plus beau? :)))

caroleone 11/02/2015 21:25

Oh!! pauvre poète éconduit......il avait pourtant un prénom si original et une telle tendresse a faire tomber dans ses ses bras toutes les belles du monde même de marbre.
Dis-donc, Rothsbille, ce ne serait pas par hasard un dont on parle en ce moment, un libidineux de première qui fait de la politique ?

En tout cas, elle est bien trouvée ton histoire et l'image qui va avec.....
Bises

caro

almanito 11/02/2015 21:29

Ah, "toute ressemblance avec des personnages réels serait involontaire"...je crois que celui-là ne fait que de l'argent mais va savoir...
Merci Caro