"L'Allemande"

Publié le par almanito

Nous avons repoussé un peu plus loin sur la grande table familiale les restes du repas.
Pierrette, les mains à plat sur la toile cirée, nettoie les dernières miettes autour de sa tasse de café.

Ce geste...


Jamais de grandes effusions entre nous, mais une complicité de toujours, bien que nos chemins se soient peu croisés au cours de nos vies, qui fait que cette femme peu encline à la tendresse et à la douceur, parce qu'elle en a peu reçu, m'appelle encore affectueusement "ma petite".
L'horloge qui bat les heures du soir dans la pièce sombre en rajoute à ma peine de la voir désormais si démunie, si seule et si vieille.
"Alors, quoi de neuf, ma petite, tu as des nouvelles de ta famille?"
En souriant, je lui fais remarquer que c'est aussi sa famille. Tout en faisant non de la tête, elle répond immanquablement: "Oui...oui, si tu veux..." Mais elle ne s'est jamais sentie "de la famille", je le sais bien. Parce que sa vie a été si cruelle, si dénuée d'amour lorsqu'elle était enfant, qu' elle ne peut croire en la sincérité de cette famille, celle de sa mère adoptive, Suzanne, notre grand-tante. Comme si elle craignait, à 90 ans passés de nouvelles déceptions, de nouvelles rebuffades.

C'était après guerre, celle des poilus. La tante Suzanne, dame de compagnie, avait rencontré celui qui deviendrait l'oncle Pierre, soigné à l'institut Valentin Haüy après qu'il eut perdu la vue dans les tranchées. Ils se marièrent et dès que la santé de l'oncle le permit, ils partirent vivre au fin fond de la Nièvre, pays de l'oncle.

Une petite orpheline d'origine allemande, inexplicablement arrivée dans une famille de placement comme il y en avait tant à l'époque dans la région, fut adoptée par le jeune couple. L'oncle Pierre adorait la gamine que l'on baptisa Pierrette, et Pierrette, malgré la jalousie latente de Suzanne, vécut une enfance relativement heureuse jusqu'à la mort de Pierre.
Ce fut à partir de cette disparition prématurée que toute la haine jusque là retenue de Suzanne se déchaîna. Sortie de l'école, Pierrette hérita de toutes les corvées de la maison, celle du bois pour la cheminée et de l'eau glacée du lavoir en plus de son travail de petite bonne chez quelques riches familles des alentours, payant cher pour tout l'amour que Pierre lui avait donné. De Pierrette, il ne fut plus jamais question dans la bouche de Suzanne, même quarante ans plus tard, la tenant responsable de la cécité de son père, de la guerre et de la pauvreté qui en découla, elle ne l'appela plus que "l'Allemande", voire "la boche", suivis des pires insultes.
Pierrette tenait tête, répondait, se défendait violemment, en paroles et en gestes.
Humour de la vie, Pierrette, à la fin de la guerre suivante rencontra un prisonnier allemand qui travaillait dans les champs. Pauvre garçon sorti de sa campagne du nord-est de l'Allemagne, enrôlé dans une guerre à laquelle il ne comprenait rien. A quelques mètres près, si proche de la frontière polonaise, il aurait pu naître "du bon côté", selon Suzanne. Mais non, le sort s'acharna contre elle, et c'est bel et bien un Allemand que Pierrette "la boche" épousa quelques mois plus tard.

Très paradoxalement, Suzanne adora les trois petites têtes blondes aux yeux bleus qui naquirent peu après, et ne conçut que respect et admiration pour leur père, homme doux, gentil et travailleur, mais jusqu'à sa mort, persévéra à vomir haine et injures à l'encontre de sa fille et à lui reprocher son union "avec l'ennemi".

-"Tu ne lui en veut pas, à ta mère?"
-"Ffff..... non, même pas, tu vois... La m'man, c'était la m'man..."

-"Et tu n'as jamais eu envie de rechercher tes vrais parents?"
-"Oh non! Malheureuse! Qu'est ce que j'aurais pu trouver, hein? Dis-moi un peu!... Non, la m'man, elle était comme elle était."

Ses mains nerveuses, usées, posées à plat sur la toile cirée me fascinent. Elle écarte les miettes du repas autour de sa tasse de café, et ces gestes familiers me rappellent Suzanne. Les mêmes gestes, avec la tête doucement inclinée sur la gauche...
Je remarque qu'elle a posé une fine couche de vernis incolore sur ses ongles.

"L'Allemande"

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polly 11/04/2015 02:10

Écriture si simple et qui coule et qui raconte tant, presque sans en avoir l'air.
Il y a toute une vie, ici, et toute une générosité chez Pierrette, femme magnifique parce que la m'man, c'est la m'man, l'amour quoi!

almanito 11/04/2015 10:33

Merci Polly.

Hervé MARTIN 28/02/2015 17:25

Je lis la dernière phrase, je découvre l’illustration, et je frissonne...
Je mesure la portée de ton texte, et cette tendre attention que tu portes simplement sur un vernis discret...
Je laisse le poids de tes mots agir et, parce que chaque mot compte, et que celui-ci a retenu mon attention, je m'autorise à corriger ton beau texte : "violement", avec 2 "M"...
Un troisième lever de rideau m'attend !

almanito 28/02/2015 17:42

Pfff, l'orthographe et moi sommes violemment fâchés!
Merci Hervé

Joseph Guégan 27/02/2015 09:26

Encore une histoire très touchante et si bien racontée.
Bonne fin de semaine

almanito 27/02/2015 10:12

Merci Joseph

sabine la pèlerine 24/02/2015 16:59

Ce texte est bouleversant, almanito, et plus précisément "me" bouleverse !
Je suis venue le lire il y a quelques jours sans pouvoir mettre un mot, tant, quelque part, il me concerne ...

As-tu lu "la voleuse de livres" de Markus Zusak ? Si tu ne l'as pas encore lu, je te le conseille vraiment !
L'histoire de cette voleuse, orpheline recueillie dans l'Allemagne nazie, est sublimement forte, tendre, humaine, GRANDIOSE ! Et c'est truffé de personnages terriblement attachants !!!

J'aime beaucoup tes quatre dernières lignes ; ta façon de parler, de décrire, y est d'une telle sensibilité...

MERCI pour ce bel "instant émotion" , BISOU : sabine.

almanito 24/02/2015 17:04

Je retiens le titre et le nom de l'auteur et je t'en reparlerai quand je l'aurai lu, alors.
J'espère ne pas t'avoir fait ressurgir de mauvais souvenirs...
Merci Sabine

Cindide(anne6329) 20/02/2015 15:01

Scène de vie ... Tristesse de rancœur tenace mais aussi de méchanceté ! Pourquoi cette haine ? Pourquoi tenir comme responsable des innocents ??? Certes de la jalousie mais pas que ça ... Cette petite allemande devait être très attachante et elle ne le supportait pas de la part de son mari ! Mais une question que je me pose Pourquoi cette adoption ??? Bravo pour cette histoire très bien écrite .... Biz

almanito 20/02/2015 15:54

Je crois tout de même que la jalousie fait de terribles dégâts.
Peut-être aussi que cette adoption était le souhait du seul Pierre et que Suzanne l'a mal vécu, en femme immature qu'elle était certainement. Et puis il y a aussi cette époque d' entre deux guerres où les haines étaient tenaces et le sont d'ailleurs restées longtemps.
Merci Anne/Cindide,( je ne sais pas comment tu préfères)

Jonas D. 20/02/2015 11:17

Tranche de vie, histoire de femme, donc d'homme, d'humanité. La soumission, la résignation, la douleur,la vie qui s'écoule comme cela sans un vrai soleil pour réchauffer. Histoire touchante aux sentiments mélangés d'intolérance et de tolérance. Jonas

almanito 20/02/2015 11:34

J'ajouterais et de pardon.
Merci Jonas.

Elsaxelle 19/02/2015 08:54

J'aime la facilité avec laquelle on rentre dans tes histoires et on s'en émeut. Continue à raconter, j'ai l'impression de veillées au coin du feu avec toi. C'est très agréable.

almanito 19/02/2015 12:24

Ca, c'est gentil! Merci Elsaxelle

Louv' 18/02/2015 18:09

Hum...Suzanne avait peut-être ses raisons...Quoiqu'il en soit, rien n'excuse la haine vis à vis d'un enfant. Très dur mais très beau ton récit, Alma.

almanito 18/02/2015 18:46

Elle était jalouse de l'amour que Pierre portait à la petite. Il n'y a aucune raison qui tienne de haïr un enfant, je suis d'accord.
Merci Louv'

Mina. 18/02/2015 18:06

C'est émouvant...tu as réussi à accrocher avec tes mots (encore...hi hi merci) c'est triste mais beau avec l'amour qu'elle a eu malgré tout et elle c'est une belle personne... bonne soirée Alma

almanito 18/02/2015 18:47

Oui, certainement une belle personne, merci Mina

jackie 18/02/2015 18:00

Des blessures indélébiles...Ton texte m'a profondément touchée.
Passe une douce soirée

almanito 18/02/2015 18:47

Merci Jackie

les cafards 18/02/2015 11:45

c'est incroyable ce que les gens peuvent être méchants ! (enfin, certains)

almanito 18/02/2015 12:35

Mais pourquoi sont ils si méchaaaaants?!

Nanegrub 18/02/2015 04:03

Poignant et conté avec tant de finesse.
Merci aussi à Pascale MD pour son commentaire si juste. Oui, les souffrances de l'enfance ne s'effacent jamais (elles resurgissent même parfois quand on s'y attend le moins, quand on les croit enterrées depuis belle lurette), on apprend à vivre avec tant bien que mal, on se construit autour, mais elles restent là. La vie, l'amour, le par-DON plus forts que ce fichu mal, l'oubli non.
Merci pour ce billet si profond.

almanito 18/02/2015 07:19

Merci Nanegrub

saravati 17/02/2015 23:57

Il y a des gens qui croient qu'ils n'ont pas droit à l'amour et qui s'y résignent.
Une triste hisitoire de gens déchirés sans véritables racines ...

almanito 18/02/2015 07:19

Peut-être d'autant plus unis qu'ils sont dérracinés...

CathyRose 17/02/2015 21:59

J'admire Pierrette d'avoir pu pardonner à sa "mère" ! Et heureusement qu'elle a eu son papa et plus tard sa famille pour l'aimer, elle s'en est plutôt bien sortie ma foi ... C'est une jolie histoire Alma que tu nous as contée aujourd'hui, je ne m'en lasse pas !
Très belle soirée, bisous !
Cathy

almanito 17/02/2015 22:11

Tu as bien résumé, merci Cathy.

In the Mirror/Katia 17/02/2015 20:37

Pierrette s'en est sortie et a pu malgré tout recevoir de l'amour mais combien d'adoptés ou non n'ont pas eu cette chance et ont eu une vie qu'ils auraient préféré meilleure.
On se demande ce qui se passe dans la tête de "Suzanne" pour détester à ce point sa fille "adoptive".

Pierrette est "sage", elle n'a pas de haine et sait, certainement, que cela ne sert à rien mais j'imagine comme ce doit être difficile d'être rejetée par sa famille !
Un beau texte alma et une photo toujours bien choisie pour l'accompagner. merci.

almanito 17/02/2015 21:02

C'est l'enfant en robe bleue de Modigliani que j'aime beaucoup.
Suzanne était jalouse de l'amour que Pierre portait à cette petite fille. Elle n'a pas gardé de rancœur parce qu'elle a trouvé un certain bonheur en fondant sa propre famille. Le reste de la famille ne la rejetait pas mais elle s'en méfiait.
Merci Katia

Carole 17/02/2015 16:37

Une histoire très dure. Mais Pierrette a su mener sa vie, malgré tout, et sans rancoeurs, ce qui est rare, même chez les gens "heureux";

almanito 17/02/2015 16:44

Oui, c'est étonnant, pas de rancœur et même un certain mimétisme dans les gestes...

emma 17/02/2015 16:37

ah, la belle et touchante histoire, tu n'as pas ton pareil pour camper des personnages forts et vivants, mais je me répète...

almanito 17/02/2015 16:43

Mais j'aime bien quand tu te répètes, Emma! Je plaisante, naturellement!
Merci.

caroleone 17/02/2015 14:35

Tu racontes bien les histoires....
Comment oublier quand on a souffert même si l'on trouve des excuses bien souvent la vie en est tourneboulée et parfois même l'on transmet à ses enfants un traumatisme qui n'a pas été guéri.
Là il semble que non.
Mais, je me demande comment on se sent vers la fin de sa vie, quand on a omis de ranger ses valises avant de partir.

Bises

caro

almanito 17/02/2015 15:58

Elle n'a pas oublié mais pardonné parce que la suite de sa vie a été plus heureuse.
Quand à Suzanne...tant pis pour sa valise en foutoir au moment de partir ma foi!

Pascale MD 17/02/2015 14:20

Coucou Alma,
Une histoire qui probablement parlera fort a certains lecteurs.
Les souffrances de l'enfant ne s'effacent jamais, on apprend à vivre avec, on se construit autour, mais elles restent là.
Pierre à été là pour l'aimer heureusement... elle sait donc qu'elle peut être digne de recevoir ce précieux sentiment.
Un texte poignant.
Je te remercie et te souhaite une bonne journée

almanito 17/02/2015 15:59

Merci Pascale. Oui, Pierre l'avait aimé et ensuite son homme et ses enfants. Elle a quand même eu un peu de chance, heureusement!