Plage en vue

Publié le par almanito

Les grandes vacances, chez nous, c'est en Corse. Tradition immuable depuis qu'on a cinq, six ans ma sœur et moi, les parents nous expédient dès le premier jour des congés scolaires, sacs à dos bourrés de crème solaire, tee-shirts et shorts, deux paires de tongs et c'est parti! Les bagages ne sont pas lourds, d'autant que portables et jeux vidéo restent à la maison.
Mes douze ans renâclent cette année devant cette injustice. Pour la première fois je n'ai pas envie de partir, je voudrais rester à Paris, voir mes copines et aller au cinéma. Maman évoque le grand air bienfaisant, parle de l'importance de retrouver nos racines et de rester en contact avec le pays. C'est sûr que nos vacances ne ressemblent pas à celles de nos copines. Deux mois au milieu de nulle part dans la montagne. Une ancienne bergerie aménagée et une rivière glacée au milieu de gros rocher brûlants sous le soleil. Une fois par semaine, descente au premier village pour le réapprovisionnement et voilà. Les parents disent qu'on ne se rend pas compte de la chance qu'on a, que d'autres paieraient cher pour une telle liberté dans un si bel endroit....C'est vrai qu'on y est heureuses et qu'on y a passé de grands moments de bonheur, mais maintenant que je suis grande, je voudrais des vacances comme tout le monde... des vacances...banales.

Et puis il y a Mario, le frère de papa, avec Patrizia, sa femme, qui ne manqueront pas de venir nous cueillir à l'aéroport avec un 4X4 hors d'âge qu'on appelle la bétaillère, Lucie et moi. On va encore se retrouver à l'arrière, coincées entre deux biquettes et les chiens de chasse... Bonjour le look!
Ca n'a pas manqué, naturellement, alors le lendemain, quand Mario a dit qu'on allait à la rivière, Lucie et moi, on s'est révoltées. "Ha non! On va pas encore à la rivière, nous, on veut aller à Marinadola!". Marinadola, qui est à nos yeux la plage à la mode, celle qui voit passer les vedettes de cinéma, les artistes et les gens connus, on a vu ça dans les journaux et à la télé.
"Marinadola, mais qu'est ce que voulez y faire, à Marinadola?!" La voix de Mario tonne, il a accusé le coup, j'ai vu la déception dans ses yeux et maintenant, il crie, tandis que nous résistons, Lucie et moi, boudeuses et butées. Patrizia pour éviter l'affrontement plaide notre cause: "Allons Mario, qu'est ce que ça peut te faire? Tu nous déposes à la plage et si tu ne veux pas rester, tu passes nous chercher vers 17 heures et voilà, juste une fois pour faire plaisir aux petites et les autres jours, on ira à la rivière... allez, Mario!
Mario a cédé. Il se met vite en colère, Mario, mais il est gentil et il aime bien nous faire plaisir. Patrizia et lui n'ont pas d'enfant, alors ils reportent tous les deux tout l'amour qu'ils ont en trop dans le cœur sur nous. Je sais déjà que Mario ne restera pas avec nous à Marinadola, il fuit la foule et n'aime pas s'exposer au milieu de gens qu'il ne connait pas. Il est tellement grand, et tellement costaud que tout le monde le regarde comme un animal de foire et ça le gêne. Entre nous, Lucie et moi, on trouve qu'il ressemble un peu au géant vert sur les boîtes de maïs et Patrizia dit qu'il a des complexes.
Il y a déjà du monde lorsque nous arrivons. Patrizia porte son éternel maillot noir, celui que nous lui connaissons depuis toujours, un peu avachi au fil du temps et s'installe sur la serviette aux couleurs défraîchies par le soleil. Elle feint d'ignorer le groupe de commères qui pérorent un peu plus loin, chez qui elle faisaient le ménage autrefois pendant que Mario prenait soin de leurs beaux jardins. "Patrizia! Quelle surprise de te voir ici!" s'écrie l'une d'entre elles. "Approooche! Comme tu as bonne mine! C'est les vacances, je vois que tu as les petites... T'ias vu, mon maillot? je l'ai acheté à Paris, t'ias vu? assorti à la serviette et au sac? ... Et toi, qu'est ce tu fais? tu en fais plus, des ménages? Il gagne assez, maintenant, ce pauvre Mario?
Patrizia subit patiemment le monologue satisfait de l'autre sans broncher. Elle n'est pas dupe: si ces pécores sont riches aujourd'hui, c'est qu'elles ont vendu leurs terres, celle de leurs ancêtres à des étrangers. Patrizia les méprise, elle pense qu'elles vont payer leur morgue un jour ou l'autre et qu'à force de se pavaner sur les plages en vue, de flamber et d'étaler partout leur richesse toute neuve, elles finiront par être obligées d'aller travailler pour ceux à qui elles ont vendu leur âme.

Patrizia reste digne mais je vois bien qu'elle est touchée tout de même à sa façon de tourner les pages du livre qu'elle a sorti de son sac de plage qui n'est assorti ni à son pauvre maillot ni à sa serviette....Je regrette vaguement mon caprice, je n'aime pas ce que j'ai entendu et le regard un peu triste de Patrizia.
Finalement, la plage se remplit mais nulle vedette n'apparait à l'horizon. Les voitures de luxes agglutinées au bord de la route chauffent au soleil, la paillote est envahie d'enfants amateurs de glaces et de jeunes, tout de blanc vêtus, lunettes de soleil dernier cri et portable en main, venus faire les jolis cœurs au bar, sans la moindre intention d'aller se baigner.

La fin d'après-midi s'étire lentement, nous sommes un peu saturées, Lucie et moi de cris, de soleil, de sable et de baignades quand Patrizia se lève soudain. "Les filles, on y va, Mario arrive!". Un bateau rutilant attend, un peu au large, et Mario à la barre nous fait de grands signes, tout fier de lui. Il a joué le jeu jusqu'au bout, sacré tonton: pour nous faire plaisir, il a emprunté le beau bateau d'un copain qui organise des balades en mer pour les touristes. Comme des stars, nous allons rentrer en bateau!

Un petit sourire en coin, Patrizia se paie le luxe d'aller saluer les commères qui ont cru l'humilier tout à l'heure. "Au revoir, mesdames, et bonne soirée, nous on a pas les beaux maillots ni les beaux sacs de plages, mais on a le bateau...."

Plage en vue

Commenter cet article

polly 11/04/2015 02:25

Vrai qu’à l'adolescence, on a envie de compagnie qui nous ressemble: une plage, des copains, du rire bêtassou et danser, flirter...
Ce couple me plaît énormément, leur simplicité, leur choix de vie, leur chèvre, leur chien, et leur rivière. Ils ont l'essentiel, les autres n'ont que du strass pendant qu'ils cueillent les diamants de la vie.

almanito 11/04/2015 10:34

Ils me plaisent aussi, surtout parce qu'ils sont conscients de leur bonheur.

christine 08/03/2015 19:22

J'aime beaucoup cette histoire, si touchante. C'est très beau ce que tu écris Almanito.
Bonne soirée a toi

almanito 08/03/2015 19:26

Merci Christine, ça me touche beaucoup que tu aimes mes petites histoires.
Bonne fin de dimanche.

Hervé MARTIN 28/02/2015 17:07

Bonjour Alma,
je prends le temps d'un voyage dans ton univers...le premier "lever de rideau" est sans ambiguïté, je suis bien chez toi !
J'ai vécu chaque mot de ton texte et garderai, au cœur de l'intrigue, le parfum fort de Patrizia : puissance d'une Dignité...
Au menu du prochain lever de rideau ?

almanito 28/02/2015 17:20

Merci Hervé.
Il n'y a pas de menu pré établi chez moi, je me débrouille selon les arrivages sur le marché:)

PARADISALIA 19/02/2015 11:04

Et toc !!! Non mais !!! Je comprends le comportement de ces jeunes filles qui correspond exactement à celui de mon fils : partir en vacances et ne pas pour voir utiliser le portable et autre commodité à ses yeux : misère !!! Pourtant il suffit de regarder simplement le paysage et d'apprécier le décor...Il grandira et comprendra plus tard...

almanito 19/02/2015 12:32

Oui, il comprendra et appréciera plus tard, d'autant qu'il a une maman qui sait lui expliquer;)

les Caphys 17/02/2015 09:29

un régal de lecture ! Bizzz des Caphys et on espère découvrir un jour ta merveilleuse île

almanito 17/02/2015 09:39

Merci. OB tartine ma page de vols promotionnels sur la Corse, faut lire la pub, les Caphys:)

Jackie 17/02/2015 01:12

Et oui, il faut bien que jeunesse se passe,et qui sait dans quelques annėes...ces gamines apprėcieront...
Belle revanche pour Patrizia...
Merci Alma, j'ai aimė ton rėcit

almanito 17/02/2015 09:21

Bien sûr, elles apprécieront plus tard.
Merci Jackie

Pascale MD 16/02/2015 13:17

Bon jour Alma,
J'ai encore pris beaucoup de plaisir à te lire aujourd'hui.
Je me suis toujours interrogée sur ce que pouvait apporter cette moquerie de la part de certaines personnes, mais Patricia semble avoir été au dessus de tout ça, même si sans aucun doute elle en a été blessés. Merci à Mario bien évidemment ! Il y en a qui sortent du lot un peu crasseux dans la tête mais si présentables en extérieur.
Finalement ce sont ces personnes là qui nous poussent en avant.
Tu as vraiment un talent en écriture qui rend tes textes très agréables, quelque soit le sujet.
Bonne journée.

almanito 16/02/2015 14:22

Pardon, j'ai lu ton premier commentaire un peu vite et comme je ne suis pas toujours très claire dans mes textes, j'ai cru que je te devais quelques explications. Tu as raison, la communication est toujours plus délicate à l'écrit. Mais bon, on y arrive;)

Pascale MD 16/02/2015 14:18

C'est ce que je voulais exprimer ;-)
Ah les écris, pas toujours facile de se comprendre sans les émotions du langage parlé ;-)
Bonne journée

almanito 16/02/2015 13:38

Ce n'était pas ouvertement des moqueries, on s'est contenté d'humilier Patrizia en évoquant son travail et en étalant une richesse qu'elle n'a pas. Certains jugent les autres par leur aspect extérieur, non par ce qu'ils sont réellement: quand tu n'as pas des fringues de marques et des voitures luxueuses, tu n'es rien. Voilà:)
Merci pascale

emma 16/02/2015 11:54

si bien évoqué, si bien raconté...

almanito 16/02/2015 13:38

Merci Emma

Jonas D. 16/02/2015 11:37

L'être et le paraître restent séparés d'un fossé dont on ne voit le fond... Un maillot de bain est beau car une créatrice ou un créateur en a dessiné la ligne pour un été. L'effet de la mode est, pour celle ou celui qui la suit, une autre manière de se taire. Jonas

almanito 16/02/2015 13:39

Tout simplement:))))))...........

Legros J-C 16/02/2015 08:09

A écouter: "Les vacances au bord de la mer" de Michel Jonasz... C'est tout à fait cela!

JC Legros 17/02/2015 06:43

Bien sûr: ni la musique ni la forme: le cadre et et le fond (marins)

almanito 16/02/2015 09:04

Ah oui? Je ne pensais pas avoir fait un texte si larmoyant:)
Merci JC

In the Mirror/Katia 15/02/2015 23:40

Je comprends Mario de ne pas aimer ces plages, il n'a pas tort quand on voit ces gens qui veulent paraitre et qui s'agglutinent tous ensemble.
Les plus coléreux ont souvent un grand coeur, c'est le cas de Mario, les filles ont de la chance d'être parties en vacances avec eux deux. Peut-être leur expérience sur cette plage leur fera aimer un peu plus l'authenticité !

almanito 15/02/2015 23:45

Oui, Mario est un grand cœur.
Elles apprécieront plus tard, pour l'instant elles sont à l'âge où on renie un peu tout.

CathyRose 15/02/2015 22:21

Et toc !!! Mais bon je les comprends les petites, c'est pas évident à cet âge ce genre de vacances ... on les apprécie plus petits, et plus grands, mais pas quand on est ado ! Mais heureusement Patrizia et Mario sont là ...
Belle soirée Alma, bisous !
Cathy

almanito 15/02/2015 22:38

Et en plus sans portable et sans jeu vidéo...l'enfer!
Bonne soirée Cathy

cathycat 15/02/2015 20:21

C'est vrai que tu décris là des vacances de rêve... pour adultes assoiffés de nature. A douze ans tout devient compliqué et c'est l'âge où on a besoin de se frotter à la foule pour ne rien rater de la vie absolument fascinante qui s'offre à nous. Heureusement ça ne dure pas...
Et j'ai adoré l'histoire dans l'histoire... quelle belle chute ! :-)
Désolée pour le cadre exquis... j'ai dormi !...

almanito 15/02/2015 20:29

Ce n'est pas le bon âge pour apprécier, c'est vrai, pour des ados, c'est un retour au moyen-âge!
Tu as bien fait de dormir, le macchabée attend sagement dans le frigo:)))

Mina. 15/02/2015 19:32

Elle est belle cette histoire , j'ai beaucoup aimé et une belle leçon ! Mario est top avec sa Patrizia...ah comme c'est génial il fabrique bien leur bonheur ! bonne soirée Alma

almanito 15/02/2015 19:37

Merci Mina.

caroleone 15/02/2015 18:57

Pas facile tout ça avec les jeunes, mais mieux vaut aller dans leur sens qu'ils se rendent compte par eux-mêmes. Il est cool Mario, il a tout compris aux fillettes. Moi, il me fait penser à mon Mario que j'avais à moi quand j'étais petite fille et ado, un grand gaillard ainsi, le fils du poissonnier, mon garde-du-corps pour aller vite . Mon pote d'enfance qui, lui, a subi la censure de mon père parce qu'il était devenu un peu trop beatnik à son goût en devenant grand. Il n'avait pas le droit de passer le portail, je le voyais au-dessus.....tu vois, mon père n'était pas corse ni italien, mais parfois je me demande.
Belle histoire ensoleillée, ça donne envie de voir la mer bleue, la vraie, la Mare Nostrum, même sans plage .

Bises

caro

almanito 15/02/2015 19:15

Encore quelques années pour qu'elles se rendent compte de la chance extraordinaire qu'elles ont.
Les beatniks ben oui, nous sommes d'une génération qui a dû assumer certains looks choquants pour les parents. De nos jours les jeunes sont plus conformes aux convenances, pour la plupart.

nanegrub 15/02/2015 18:54

Vive Mario, vive Patrizia, et vive la Corse ! Bien joué ! ;-)
et nous on se réjouit déjà de pouvoir cet été accueillir en Alsace notre petite fille d'Ajaccio :)
Bonne semaine à toi ! Profite bien des plages encore désertes. Je t'envie.

almanito 15/02/2015 19:11

J'espère qu'elle vous apportera le soleil, quoique vous n'en manquez pas en Alsace!

Louv' 15/02/2015 18:53

Quelles belles vacances ! On s'en fout du maillot défraîchi, de la bétaillère. Perso, sur la plage, je me fous complètement des autres, je savouuuuuure.......lol

almanito 15/02/2015 19:10

J'avoue que les plages bondées m'empêchent de savourer, d'ailleurs je ne les fréquente pas. Mais tu as bien raison, il suffit de s'isoler mentalement:))