La dernière horloge

Publié le par almanito

Il était arrivé à l'heure du déjeuner après avoir tourné une bonne demi- heure dans la campagne déserte. Norbert n'avait pas l'habitude de se repérer dans les bleds perdus au fin fond de la cambrousse, il avait certainement dû passer dix fois devant le chemin que la femme lui avait décrit au téléphone," juste après le carrefour de l'Epinnoir, lieu-dit du Bancal". C'est le moins qu'on puisse dire marmonna t-il en engageant sa voiture sur un chemin mangé d'herbe et défoncé d'ornières.
La vieille Peugeot crachota une dernière fois et pila, fumante, au milieu d'une cour flanquée de deux maisons basses se faisant face. Norbert ouvrit le capot et s'épongea le front. Il ne s'attendait certes pas à ce qu'il fît si chaud dans cette région vallonnée et verte, réputée pour son climat tempéré. Siphonnant la dernière gorgée d'eau tiède qui restait dans sa bouteille, il se dirigea vers le puits.
"Pas la peine, il est condamné depuis longtemps" grésilla une voix aigrelette depuis l'habitation dont la porte entrouverte ne laissait rien distinguer d'autre que la pénombre.
Norbert fut heureux de pénétrer dans la maison fraiche à l'invitation de la vieille qui l'attendait sur le seuil. Elle était curieusement vêtue d'une longue robe noire datant d'un autre siècle, ornée d'un col de guipure montant jusqu'au menton, et chaussée de bottines à talons hauts fermées par une série de petits boutons ronds et luisants comme des billes. Il songea qu'elle ferait un personnage pittoresque dans son prochain album de BD, y voyant un excellent présage puisqu'il était justement venu là pour se ressourcer et régénérer l'inspiration qui lui faisait tant défaut depuis quelques temps.
Après lui avoir offert un verre de thé glacé, elle le conduisit dans la maison voisine qu'il avait louée pour la semaine. Les lieux étaient simples, mais propres, composés d'une vaste salle de séjour dans laquelle on entrait directement, d'une chambre suivie d'une petite salle de bain et d'une cuisine. Norbert déposa son sac sur le lit en faisant le tour de la pièce du regard, satisfait.
"C'était la maison de Gaston, comprenez-vous", dit la femme en voyant ses yeux s'attarder sur des piles de journaux entassés dans un coin et quelques photos encadrées sur les murs. "J'ai pas encore eu le cœur de tout retirer... il est mort en novembre...plus de six mois, déjà... pauvre! Il avait gagné au tirage du supermarché, voyez-vous, le premier lot: un voyage au Laos. Comme il avait fait la guerre, dans sa jeunesse, par là-bas, il avait dit que ça lui ferait plaisir de voir ce que c'était devenu, l'Indochine, comme il disait. Alors il est parti, tout heureux et puis il y a eu ce crash...vous en avez entendu parler, peut-être..." Norbert ne savait plus très bien, il y en avait eu trois ou quatre, des accidents d'avions, cet hiver-là, on en parlait pendant plusieurs jours aux infos, puis on oubliai ces drames, souvent lointains, mais il acquiesça. Pensez, reprit la vieille, "il avait sauvé sa peau pendant les combats, il en était même rentré avec une légère surdité, suite à ses blessures, et voilà qu'à la fin de sa vie, il y était retourné pour y mourir..."
Norbert observa les photos, représentant pour la plupart un Gaston en pleine forme, Gaston enfant près d'un cerceau, Gaston en conscrit, puis en militaire, enfin quelques unes le montrant plus âgé, en civil, une dans un club en compagnie d'une assemblée autour d'une table de fête. "Celle-ci?" Interrogea t-il en pointant l'index sur un étang avec toujours le même Gaston exhibant fièrement une belle prise au bout de sa canne à pêche. La femme fit glisser la photo du sous-verre pour qu'il pût mieux la voir. "C'est fou, ce que vous lui ressemblez, c'est ça qui vous trouble?" dit-elle en souriant, "je l'ai remarqué à la première seconde où je vous ai vu". Effectivement, Norbert en convint, il ressemblait vaguement à cet homme, à part le fait qu'il était plus jeune, plus mince et qu'il ne portait pas cette ridicule petite moustache effilée. Un hasard, conclut-il, amusé.
Il se leva tôt le lendemain, s'équipa d'une tenue légère et fila vers la remise où la vieille lui avait dit qu'il pourrait y trouver tout le matériel de pêche ayant appartenu au défunt, puis descendit le petit raidillon menant au lavoir avant de s'enfoncer dans la forêt ainsi qu'elle le lui avait indiqué.
Après vingt minutes de marche sur un sentier étroit, l'étang s'ouvrit soudain à lui, paisible et frais, nappé de nénuphars et de lentilles d'eau. Sidéré, Norbert contemplait l'endroit, ressemblant en tout point aux illustrations qu'il avait faites dans l'un de ses premiers albums. "Le secret de l'étang aux loups", oui, c'était bien le titre, il reconnaissait l'énorme branche de ce hêtre foudroyé barrant l'étang sur toute sa largeur, qui avait permis à son personnage poursuivi par une bande de tueurs de se cacher et finalement de s'en sortir haut la main, comme tout bon héros, la haie de ronces sur la droite,.... les gros rochers, au fond, dont l'un était gravé d'une sorte de gribouillis rappelant vaguement une étoile ... et...et la petite barque démantibulée avec sa rame qui penchait au-dessus de l'eau.... et aussi les bois aux alentours, qu'il avait voulu un peu sombres, avec des ramures rappelant des formes humaines ou animales...
A son retour, la vieille lui demanda si la balade lui avait plu sur un ton qui lui sembla assez ironique pour qu'il ne répondît qu'à demi-mot. Il s'enferma le restant de la journée dans la maisonnette, pour travailler, prétendit-il, ce dont il fut incapable. Il tourna en rond une partie de l'après-midi, sans désir, n'ayant goût à rien. Vers dix neuf heures, il songea à rejoindre son hôtesse pour bavarder un peu, peut-être la questionner sur cet étang et aussi sur cet homme disparu dont il occupait le logement et qui lui semblait si présent encore, qu'il en ressentait une gêne étrange comme s'il usurpait le droit de jouir de l'endroit, un peu comme ces soldats s'introduisant indûment dans les demeures abandonnées par les populations affolées....
Les jours passaient, Norbert ne retrouvait pas le goût du travail. Cette vieille femme envahissait ses rêves nocturnes et son esprit durant la journée. Il avait l'impression qu'elle connaissait le fond de ses pensées et plusieurs fois il eut la preuve qu'elle devinait ce qu'il allait dire.
Un jour qu'il errait sans but dans la maison, un cliquetis discret, pareil à celui d'un mécanisme d' horloge le sortit de sa torpeur. Un rideau qu'il n'avait jamais eu la curiosité d'écarter ou qu'il n'avait pas encore vu lui dévoila une volée de marches accédant à ce qu'il crut être une cave.
Il se retrouva dans une pièce de belles dimensions, éclairée et ventilée par une demi-douzaine de soupiraux qu'il n'avait jamais remarqués lors de ses balades dans le jardin. Des dizaines d'horloges de toutes tailles et de toutes factures occupaient l'espace. Une seule fonctionnait encore, probablement celle que j'ai entendue, pensa t-il, stupéfait.
Il se retourna brusquement lorsqu'il entendit une voie de crécelle venant du haut des marches: "Vous êtes donc venu, c'est bien, c'est très bien ainsi."

La dernière horloge

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polly 30/04/2015 22:31

Dès le début on sent l'atmosphère: l'Epinnoir, Bancal.... hum! On va forcément se retrouver dans un ailleurs mystérieux.... et puis cette dame en noir, et puis cette ressemblance étrange, cet étang, cette incapacité à travailler.
La voiture est morte.
L'horloge, la dernière va s'arrêter.
N'est-ce pas?

almanito 30/04/2015 22:47

J'en ai bien peur...

Pascale 30/03/2015 17:58

J'en reste coite (et non pas coït !) !

Pascale 31/03/2015 10:01

"On fait aller"... rires

almanito 30/03/2015 18:27

Ouh, ouh, pascale, ça va aller? :)))

another 30/03/2015 17:50

C'est une nouvelle fantastique !!!! E.T.Almanito Hoffmann !! J'aime beaucoup, quel talent !

almanito 30/03/2015 18:29

Ha! ha! rien que ça:))
Grand merci Another

Elsaxelle 29/03/2015 20:59

Un récit qui colle à l'actualité. Bravo pour ton imagination.

almanito 29/03/2015 21:06

Ce n'était absolument pas voulu, tu te doutes bien, si c'est du crash dont tu parles, c'est évidemment un pur hasard.

Anne 29/03/2015 16:54

Que de mystères!

Martine 29/03/2015 10:37

Bonjour Almanito,

Superbe! !
Ton style est très agréable et tu sais distiller le mystère de remarquable façon! Qui est cette vieille femme? la mort? Que de questions on se pause en découvrant ton beau texte
J'ai pris grand plaisir à te lire et... va-t-il y avoir une suite? vas-tu nous laisser en plan à essayer d'inventer notre propre dénouement? ;)

En tout cas: Bravo!
Bon dimanche à toi
;)

Mina. 29/03/2015 10:21

Génial pour ce matin gris ici...je m'évade chez toi je me fais des images dans la tête et hop la fin je me l'imagine...rhoooo merci Alma trop bien . Bon beau dimanche

almanito 29/03/2015 10:50

Merci Mina.
Bon dimanche

Cindide 28/03/2015 16:32

Juste coucou ! Juste bisou ! Juste bon WE à toi

PARADISALIA 26/03/2015 10:23

Je viens de lire ce récit à haute voix et je ne peux m'empêcher de dire que tu es trop forte !!! Un, l'originalité, un début classique qui s'intensifie tout le long, deux : les descriptions comme il faut mais pas trop, trois par cette fin qui nous laisse interrogateur...Tu en a beaucoup comme ça !!! Bravo !!! Sacrée Almanitoo, va !!! Bises et bonne journée

almanito 26/03/2015 22:51

Merci Graziella, pour tous ces trop gentils compliments.

Cindide 25/03/2015 14:32

Bravo pour ce récit un peu surréaliste mais très bien écrite !! La chance et la malchance ne tient qu'à un vol et tellement d'actualité en ce moment ! J'aime bien te lire car la fin de tes histoires laissent toujours place à l'imagination !! Bravo et bisous

almanito 25/03/2015 15:10

Merci Cindide.
Je l'ai voulu un peu "surréaliste";)

Pascale MD 25/03/2015 14:18

Je t'ai fait une réponse sur le cheval de Camargue et son cavalier.
Bise à toi et bonne journée Alma

jackie 25/03/2015 09:06

Entre rêve et réalité, un texte qui m'enchante<.
Merci Alma

almanito 25/03/2015 13:08

Merci jackie

Carole 25/03/2015 01:29

Le temps quelquefois s'arrête. Et nous voilà piégés dans l'un de nos avatars.
Ton récit est saisissant.

almanito 25/03/2015 07:08

Que dire? Merci Carole.

Louv' 24/03/2015 20:49

Absolument magnifique ! Aussi bien sur le fond que sur la forme. Moi j'en redemande !
Bonne soirée Alma...

almanito 24/03/2015 21:05

J'essaierai....
Grand merci Louv'

* 24/03/2015 16:06

Les portes des entre-mondes...
Un souffle entre hier et l'instant
Silence et gazouilis du ciel
Allanguis sur un parerre de sens rebelles
Ombres enrailees sur le soleil
Et le temps qui passe... l'oei au regard
Une etendus claire sombre
Comme des refflets en riccochets
Sur la surface du miroir

Ce texte est magique...
Merci

* 24/03/2015 18:09

Merci Almanito, c'est tres gentil
Mais j'aime cette liberte de semer mes mots dans de jolies prairies
Parsemer l'instant est tout aussi magique et laisser le ciel aerer ses nuages ici et la est feeruque
Je n'aime pas la conformite, et aime bousculer les cailloux de chemin
Belle soiree

almanito 24/03/2015 17:46

Merci pour ce très beau commentaire, *, C'est la première fois qu'une étoile visite mes pages, c'est cela qui est magique!
J'ai déjà suivi vos commentaires ailleurs et je pense que vous devriez ouvrir un blog vous aussi, vous semblez avoir de bien jolies choses à dire....

* 24/03/2015 17:15

gazouillis
parterre
enrailles
oeil
etendue

Desolee, mon clavier de smart est rebelle et taquin

Pascale MD 24/03/2015 10:27

J'adore l'ambiance que tu crées dans tes écris. C'est un réel plaisir de te lire, et il règne toujours un peu de mystère.
Merci pour ce bon moment passé par ici, et je comprends que ce genre de situation puisse un chouilla perturber ;-)
Bonne journée à toi Alam

almanito 24/03/2015 12:33

Merci Pascale
Bonne journée à toi également

caroleone 24/03/2015 09:37

Chacun a rendez-vous avec son heure avec son destin derrière un rideau ou devant un mur, les aiguilles de la vie savent très bien décompter le temps imparti alors que nous autres on avance à l'aveugle.
C'est très beau, très bien écrit, je ne me rends pas du tout compte du cheminement qu'il faut pour réaliser un tel écrit bien ficelé et tramé.....j'écris toujours en suivant le cours de ma muse et en lui faisant confiance et je ne pense pas que je serais capable d'écrire comme toi.
Bises

caro

almanito 24/03/2015 12:32

Ca vient tout seul, comme toi. Par contre on s'ennuierait si on écrivait tous de la même façon et moi non plus je ne saurais pas faire ce que tu fais!

Cardamone 23/03/2015 22:48

Tu crées une très belle atmosphère fantastique, j'aime beaucoup ton écriture et ton récit.

almanito 23/03/2015 22:53

Merci Cardamone, ça me touche beaucoup et je pourrais t'en dire autant;)

emma 23/03/2015 22:32

ah l'autre monde derrière le rideau, quelle belle ambiance d'étrangeté dans cette histoire romanesque

almanito 23/03/2015 22:37

Il y a toujours de drôles de mises en scène derrière les rideaux...

In the Mirror/Katia 23/03/2015 21:16

J'ai dévoré ton texte, quelle imagination et quel talent, bravo !
Je suis Norbert, je suis son cheminement et la fin n'est pas triste, même si on peut l'imaginer !
Merci alma pour cette belle écriture !

In the Mirror/Katia 23/03/2015 22:04

On ne peux pas avoir d'indigestion après un si beau texte ;)

almanito 23/03/2015 21:39

Pas d'indigestion après ce texte assez long? ;) Ouf, ça va alors!
Merci Katia

christine 23/03/2015 21:00

C'est ... Comment dire... Extra ordinaire... Et je pèse mes mots... Une merveilleuse histoire pleine d'un grand mystere, d'une atmosphère troublante et particulière... J'adore Alma... Bravo et merci pour ce moment d'evasion...

almanito 23/03/2015 21:06

Merci Christine, c'est trop gentil ...et je pèse mes mots;)

CathyRose 23/03/2015 20:45

Oh Alma je me sens frustrée, je n'aime pas imaginer la fin, je préfère qu'on me la serve sur un plateau, même si au final elle ne me plaît pas ! En tous cas je pense comme cathycat, que c'est vraiment très bien écrit, on est vraiment pris par l'intrigue ! Bon et bien ... je vais cogiter alors, et essayer de trouver la fin !
Très belle soirée, bisous !
Cathy

almanito 23/03/2015 20:57

A mes yeux la fin est évidente mais j'aime bien laisser courir l'imagination de mes lecteurs....
Bonne soirée pour toi aussi Cathy

cathycat 23/03/2015 19:39

Oh t'inquiète ! je vais l'interpréter mais comme je suis dans la fin de l'autre histoire, ça me brouille les idées... Sinon ce n'est pas de la flatterie, c'est sincère, tu as le chic pour trouver des mots simples mais pas ordinaires et ton coup d'oeil sur les choses est très imagé. Si tu le vois en librairie, feuillette le livre que je lis : "La mémoire d'une autre" de Mélanie Rose (livre de poche)
. C'est peut-être la traduction mais même si c'est un roman facile et détendant, le style ne contient aucune magie... Mais ça c'est mon opinion ;-)

cathycat 23/03/2015 19:31

Cette histoire est troublante et j'y reviendrai car je ne saisis pas bien la fin. Je vais la laisser tourner dans ma tête... Que tes descriptions sont fines. J'ai presque fini un livre que j'ai acheté à la gare et qui raconte une histoire un peu étrange, comme celle-là, mais qui est loin d'être aussi bien écrite...
A très vite donc... Belle soirée à toi.

almanito 23/03/2015 19:33

Rhooo t'exagère quand même, j'ai les chevilles qui enflent;)
La fin, on peut l'interpréter comme on veut...