Fortune

Publié le par almanito

L'affaire avait provoqué un grand émoi dans le village, lorsque le fils du maire avait renversé Jacquot, le fils de cette pauvre Toinette, la couturière qui élevait désormais seule son unique gamin depuis que la guerre lui avait pris son homme. Bêtise de gosse de dix ans très intrépide et trop gâté par ses parents, les plus gros fermiers du coin, un tracteur qui se trouvait au mauvais endroit et le drame avait eu lieu. Le Jacquot était en si piètre état lorsque le docteur Bujot l'emmena à l'hôpital dans sa vieille guimbarde, qu'on le donna pour mort.
Mais le petit gars était solide et il en ressortit plusieurs mois plus tard, tout bancal, la main droite amputée de trois doigts, mais bien vivant.
Lorsqu'il fut en âge de travailler, le maire qui se sentait à juste titre une sorte de responsabilité envers le jeune estropié par la faute de son rejeton, lui confia de petites besognes compatibles avec son état à la mairie, ce qui tranquillisa la maman inquiète quand à l'avenir de son garçon.

Les années passèrent, Charles épousa l'héritière d'une grosse exploitation agricole de la région et prit la charge de la mairie dont chacun estimait qu'elle lui revenait quasiment de droit, au même titre que la ferme de son père. La fortune, couplée à la sienne, que lui apporta sur un plateau d'argent son mariage , lui permirent de nourrir de hautes ambitions pour son village et sa région. Il remembra les terres, développa l'agriculture intensive qui n'en était qu'à ses balbutiements, participa à de multiples concours qu'il gagna. Charles voyait loin, et réussissait avec succès peu près tout ce qu'il entreprenait. Son triomphal exemple de réussite fit de lui la personnalité incontournable des comices agricoles, il fut reconnu dans tout le canton jusqu'aux aux plus hauts sommets de l'état. Pour accueillir tout ce beau monde, il modernisa le village, goudronna les voies principales, fit venir l'électricité dans la plupart des foyers et ajouta deux ailes à sa mairie. En quelques années, d'un humble village de paysans durs à la tâche, il fit un bourg influent et riche qui attirait les négociants en tous genres et surtout l'argent, ce qui lui permit d'envisager une carrière politique au-delà du département.
La seule ombre au beau tableau de cette félicité se trouvait en la personne du malheureux Jacquot qui traînait sa patte folle devant tous ces étrangers lors des réunions importantes et des manifestations festives comme l' éternel reproche, l' ornière grossière sur la route que Charles s'était tracée toute lisse et droite. Il décida de s'en débarrasser, comme il l'eut fait d'une pierre encombrante dans un champ prometteur.
La chose fut présentée à l'intéressé comme un cadeau offert par Charles. Celui-ci possédait, à quelques kilomètres de là, une propriété lui venant d'une vague cousine de sa famille, située en surplomb de la mer. Un endroit sauvage et rude, dont le terrain pierreux et ingrat, battu par les vents marins, ne permettait aucune exploitation rentable. Charles, qui n'en avait jamais vu l'utilité, se félicita néanmoins d'avoir conservé ce terrain dans son patrimoine et prétexta avoir besoin d'un gardien pour la maison depuis longtemps abandonnée au milieu des herbes folles. L'affaire fut topée en quelques secondes. Contre une maigre rente, et d'après les dires de Charles, dans l'intérêt d'une vie au grand air favorable à sa santé, Jacquot n'eut guère d'autre choix que de partir au plus tôt s'y installer.

Jacquot n'avait jamais vu la mer. Il s'émerveilla devant le paysage grandiose et infini que lui offrait sa situation du haut de la falaise où était située la maison. Il consacra les premières semaines à la nettoyer et à la remettre en état, retourna un lopin de terre, en ôta les pierres, et les racines grossières de genêts pour en faire un jardinet, installa quelques poules pour avoir des oeufs, retapa une ruche, apprit à connaître son nouveau domaine et découvrit petit à petit ce qu'il pouvait en tirer pour vivre frugalement. Il fut ainsi occupé par diverses besognes toute la belle saison, ne s'arrêtant qu'aux heures les plus chaudes de la journée dont il profitait pour jouir de la beauté du lieu: la mer s'étendant au loin, les multiples espèces de fleurs courant sur la lande sauvage ...
L'entrée de l'hiver cependant ancra en lui le lourd sentiment de la solitude. Le village, les cris des enfants dans la cour de l'école, le son de la cloche de l'église marquant les heures, les bavardages au marché couvert... Tout cela lui manquait. Un jour qu'il ramassait des coquillages en vue d'un bon repas pour le soir, le vent devint si fort qu'il s'abrita sous une sorte d'auvent naturel creusé dans la roche où il avait coutume de se reposer avant de remonter le dur sentier le ramenant à la maison. L'endroit, assez vaste pour contenir une douzaine de personnes, protégé des brises et de la marée était toujours sec et accueillant, d'une belle hauteur sous sa voûte crayeuse. Il pensa que peut-être aux beaux jours revenus, il pourrait y passer quelques nuits, presque à la belle étoile. Du bout d'une allumette noircie, nostalgique et rêveur, il s'amusa à dessiner le vieux clocher du village. L'esquisse, à son grand étonnement, était ressemblante et lui plut.
En rentrant, il fila dans un petit local attenant à la maison où s'entassaient toutes sorte de vieilleries, d'outils rouillés et de meubles rongés de vermines. Les mains tremblantes, dans l'espoir qu'il put encore s'en servir, il extirpa quatre pots de peinture. Trois d'entre eux contenaient de la couleur blanche, mais le dernier bidon montrait un beau liquide ocré, de la même teinte que celle dont on peignait les maisons du village. Il poussa un cri de satisfaction.


Il dormit peu cette nuit là.

Dès le petit jour le lendemain, il était de retour sous l'abri de la falaise, armé de plusieurs pinceaux en plus ou moins bon état et du bidon de peinture. Commença alors un travail de longue haleine, l'oeuvre d'une vie qui se révélait, loin des regards. Absorbé par son travail, Jacquot ne voyait plus le temps passer. Il faisait de rapides incursions à la bourgade pour faire le plein des fournitures dont il avait besoin, ne s'y attardait guère, repartant comme il était venu, d'un pas pressé, sans un mot, exalté. Les gens s'étonnèrent un peu au début, puis on prit l'habitude de le voir passer de temps à autre, toujours en quête de pinceaux, raclettes et

peintures et on finit par se dire que le pauvre Jacquot devenait un peu fou, tout seul là-haut.

Charles, pendant ce temps, s'activait assidument à faire progresser sa ville et son canton ainsi que sa fortune et sa notoriété. Il était question dans le secret des alcôves ministérielles d'implanter l'une des premières centrales nucléaires dans la région et ce goupil de Charles, fort bien vu de ces messieurs du sénat, s'était très habilement débrouillé pour que sa ville figurât en tête des candidatures. Il n'eut cependant pas le loisir d'en connaître l'épilogue, car il mourut prématurément des suites d'un accident vasculaire après un banquet trop arrosé.
Ce fut tout naturellement Charles fils qui reprit les rênes, formé dès le plus jeune âge par son père à toutes les roueries du pouvoir et de l'argent.

Bien des années plus tard, un randonneur trouva par hasard le corps inanimé de Jacquot. Il semblait dormir paisiblement, allongé sur le sable, à l'entrée de l'abri sous la falaise, un pinceau entre les doigts.
L'oeuvre de l'artiste fut découverte par la même occasion, à la stupéfaction de tous. Il y eut de nombreux articles dans les journaux, un ministre se déplaça et Charles fils s'arrangea pour que l'immense fresque qui recouvrait entièrement les parois, fut classée dans le patrimoine national. Il en profita pour organiser l'essor touristique de la région, construisit un vaste complexe hôtelier sur place, des parkings et des boîtes de nuit, convia des agences de tourisme et contacta une plume locale pour que l'artiste ait un article de sa vie romancée dans Wikipédia. La petite maison devint un musée dont l'entrée fut payante ainsi que la galerie souterraine, qui achevèrent de faire la fortune de la ville.

Fortune

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polly 30/04/2015 22:41

Jacquot fut heureux avec sa peinture et son talent. Qu'importe qu'un autre profite, qu'un bourg en profite! L'essentiel est son âme resté accroché sur les parois.

almanito 30/04/2015 22:52

Oui qu'importe.
Mais je suis une obsédée des parkings que l'on construit à proximité des plus beaux endroits, j'enrage:)

Jonas D. 15/04/2015 10:48

Il n'y a pas de petit profit, tout est exploitable à terme, tout est affaire de circonstances. Mais dans le cas de cette nouvelle, le plus heureux n'est pas celui qu'on croit. Jonas

almanito 15/04/2015 12:33

il en est ainsi pour certains dont le seul talent est d'exploiter celui des autres.
Merci Jonas

Cindide(anne6329) 14/04/2015 18:27

Ben oui c'est toujours comme ça .... célèbre après sa mort !!! Un peu comme Gaudi mort dans le dénuement le plus total ! Et voilà que maintenant il fait la gloire de Barcelone .... Bravo pour l'histoire ... toujours un régal de te lire ! Biz

almanito 14/04/2015 18:35

Tu ne reviendrais pas de Barcelone, toi? ;)
Merci Cindide, je vois que ton séjour t'a emballée, c'est bien.

Mina. 13/04/2015 17:46

Ho belle histoire mais j'aurais aimé le voir heureux! certes il l'a été en faisant ses dessins(comme toi quand tu écris hi hi) mais l'argent grâce à cela , il ne la verra jamais...et toi tes publications un jour peut être ce sera pareil...hein!!! rhooo tu es trop forte quand même tu nous tiens jusqu'au bout du texte...jjj t'adooore Alma

Mina. 13/04/2015 18:01

hi hi je ne te crois paaaas ...bonne soirée

almanito 13/04/2015 17:53

C'est sûr j'aime bien écrire, et moi aussi j't'adore Mina. Entre les deux j'ai rien compris:)))

Cardamone 12/04/2015 23:37

Très belle histoire, et ton personnage est très attachant, du coup c'est vraiment dommage si OB t'a incitée à moins développer le récit de sa vie artistique :(

almanito 13/04/2015 11:11

L'histoire aurait été plus achevée, mais ce n'est pas grave.
Merci Cardamone

PARADISALIA 11/04/2015 22:41

Certaines richesses sont invisibles, elles ont des valeurs de coeur...Merci pour ce récit qui nous laisse méditer sur la question...Bises Almanitoo et bon weekend

almanito 12/04/2015 08:49

Merci Paradisalia bon we à toi

cathycat 11/04/2015 21:24

PS C'est drôle que nous parlions de richesse toutes les deux ce soir... mais nous ne sommes pas près d'être côtées au CAC 40 :-))

cathycat 11/04/2015 21:23

Quelle jolie nouvelle ! Je présageais le pire mais ouf ! Charles a eu beau vampiriser totalement la vie de ce pauvre Jacquot, avec cet opportunisme indécent, ce dernier avait une énergie vitale telle qu'il a su trouver le bonheur. Comme quoi, quoi qu'il arrive, le bonheur est quand même accessible à tous. Ce Jacquot est vraiment attachant...

almanito 11/04/2015 21:30

Je suis contente que tu le trouves attachant.
J'y ai pensé en arrivant chez toi, ça m'a fait rigoler ces deux titres assez semblables, mais tu as raison, ni ton Picasso ni mon Jacquot ne nous rendrons milliardaires.
Pfff! Dommage, ça arrange bien la vie même si ça ne rend pas heureux!

Elsaxelle 11/04/2015 15:42

De père en fils, quand le pouvoir de l'argent les tient... impossible de voir autre chose !
J'ai été happée par ton texte, et j'avais presque envie de voir une photo de cette merveilleuse grotte que je me suis représentée tout au long de ton récit.

almanito 11/04/2015 16:06

Hé non, je n'ai pas de photo, et pour cause;)
Merci Elsaxelle

les cafards 11/04/2015 12:31

superbe comme d'hab et de quoi réfléchir

almanito 11/04/2015 12:33

Merci les Cafards

CathyRose 11/04/2015 07:19

Bien sûr Jacquot était handicapé suite à son accident ... mais était-il vraiment malheureux ...? Je n'en suis pas sûre, cette vie simple près de la nature, et puis cette passion pour la peinture qu'il s'est découverte l'ont probablement rendu heureux malgré tout ! Je ne suis pas certaine que le pouvoir et la richesse rendent forcément heureux ... Et on se souviendra de lui longtemps après sa mort grâce à son oeuvre, les autres pas sûr !!!
Très beau week-end, bisous !
Cathy

almanito 11/04/2015 10:26

Il était malheureux du fait qu'on l'a mis à l'écart.
Bon we Cathy

In the Mirror/Katia 10/04/2015 23:30

Le pouvoir et l'argent contre la pauvreté et le bonheur, je choisis sans problème le deuxième. Jacquot de par son handicap a été "mis de côté", qu'à cela ne tienne, il s'est découvert avec bonheur une passion qui l'a rendu célèbre, certes après sa mort mais peu importe, il restera dans l'histoire.
Tu peux raconter l'histoire de sa vie artistique dans un autre texte, je serai curieuse de la connaitre.
J'ai beaucoup aimé ton récit comme toujours ;)

almanito 11/04/2015 10:25

Même choix que le tien:)
Merci Katia

* 10/04/2015 20:08

Le Bonheur n'est argent
Jacquot a trouve sa joie
En la creation
Au-dela du paraitre
La Vie a une autre teneur
Le ciel a un regard
Sur le voyage en soi

Merci Almanito pour ce MAGNIFIQUE texte
Le pouvoir de l'argent n'est que leurre au regard du la-haut
La vraie richesse n'a de son trebuchant
Elle est notes cristallines se deversant dans la purete de l'Ame

Belle soiree a toi

almanito 10/04/2015 20:16

Tout cela est fort bien dit et très gentil aussi.
Merci *, bonne soirée

emma 10/04/2015 18:38

quelle magnifique vue sur la mer ! dommage pour Jacquot que sa gloire ne soit que posthume, il aurait mérité un peu de soleil sur sa vie brisée

almanito 10/04/2015 18:46

C'est la vie, cette famille lui aura tout pris. Comme je le disais à Caroleone, je regrette de ne pas avoir étoffé la période où il peignait durant laquelle il a sans doute été heureux, j'espère qu'on le sent quand même dans le récit.
Ce bel endroit qu'on voit sur la photo a brulé l'automne dernier malheureusement.
Merci Emma

caroleone 10/04/2015 16:48

Il leur faut tout à ses riches, le beurre et l'argent du beurre.
En espérant que le malheureux Jacquot ait trouvé le bonheur dans sa vie de reclus, l'art peut sublimer la douleur.
C'est très bien écrit, fluide et on voit bien les images s'afficher dans notre tête.
Il faut avoir du talent pour réaliser cela.

caroleone 10/04/2015 17:08

Tu devrais sans doute travailler sur word et ensuite copier ton textes en plusieurs parties en ajoutant les cases l'une par-dessus l'autre, mais normalement, on a de quoi faire en bande passante, tu peux me croire. Sinon, tu peux passer en mode texte+ qui va te donner justement plus d'options de mise en page (police, couleur, possibilité de centrer à nouveau le texte et de sauter des paragraphes) c'est ce que nous avions autrefois avec en plus les smileys et la possibilité d'inclure plus d'images.
Depuis plusieurs années maintenant je travaille tous mes textes sur word, et je les recopie ensuite en voyant avec ce que propose l'administration comment je les organise, c'est bien plus simple, un coup à prendre c'est tout. De plus tu es sûre qu'ils sont sauvegardés.
Ce serait dommage de te censurer pour cela si tu as de l'inspiration, laisse sortir tout ton flux et tu rangeras ça sur OB ensuite.
Voilà, voilà.

almanito 10/04/2015 16:59

Je crois qu'on peut imaginer Jacquot heureux. En fait je projetais de développer davantage le récit sur sur sa vie artistique, mais j'ai eu peur que OB ne coupe mon récit (il a sauté plusieurs fois pendant la rédaction) et comme je fais tout directement... En plus j'ai eu pitié de mes lecteurs dont beaucoup n'aiment pas les textes longs.
Merci Caro.