L'arbre qui chantait

Publié le par almanito

J'étais là bien avant qu'ils n'arrivent. Tout seul au milieu de ce champ envahi d'herbes folles, sur un flanc de carrière désaffectée.

C'est lui qui est venu en premier, un homme souriant, à l'élégance nonchalante dans son costume de tweed tabac. Puis il est revenu très vite, avec sa femme et les enfants et après, avec un tas de gars très sérieux qui ont mesuré la parcelle, noté des chiffres et des croquis compliqués sur des blocs-notes.

Ensuite il a dit que c'était là qu'il allait construire sa maison. Il tenait sa petite femme aux yeux rieurs par la taille et les gosses gambadaient autour d'eux.

Et ce fut fait ainsi, tout simplement.

Une grande maison blanche sur deux étages, à cheval sur la carrière, la façade de plain-pied et un large escalier de dalles rouges à l'arrière...et moi, sur le côté, près de la chambre des plus petits.

Deux gamins que j'ai aimé tout de suite, et je crois bien qu'eux aussi m'ont aimé dès le premier matin, lorsque la petite s'est réveillée dans l'odeur de l'herbe fraîchement coupée à la faux par Adrien le jardinier. Il y avait une brise légère et mes branches s'amusaient à titiller la persienne entrouverte dans un doux froufrou. "Ecoute!", a t-elle dit à son frère, "l'arbre: il chante!". "Ha ouaiiiis...! a t-il répondu émerveillé, en chuchotant pour mieux entendre.

Ces deux là! Je ne les ai pas souvent vu le nez plongé dans leurs devoirs de classe sur leurs petits bureaux. Non, à peine levés, ils s'enfuyaient dans le potager comme de petits lutins affamés et se régalaient de petits pois et de carottes nouvelles qu'ils croquaient en se regardant, complices, sans même se donner la peine de les passer au jet d'eau. Puis ils gambadaient vers les carrés de fraises et la haie de framboisiers, avant de rentrer, barbouillés de sucre rouge, les doigts poisseux, avec leurs pyjamas tout crottés.
Ils jouaient aux osselets à mes pieds en mâchant des pommes pas encore mûres dont l'acidité leur faisait monter les larmes aux yeux. Parfois, ils caressaient la peau soyeuse de mon large tronc clair, essayant de l'entourer de leurs petits bras joints, me confiaient de grands secrets et m'apportaient de l'eau, zigzagant et tremblant sous l'effort, avec leurs arrosoirs bleus trop pleins. La terre, très sèche, n'absorbait pas le liquide qui dégoulinait le long de la pente pour former une petite flaque en bas où les oiseaux venaient prendre leur bain et se désaltérer.
Les jumeaux observaient le spectacle, ravis, et moi, j'étais si heureux que je recommençais à donner le plus de fruits possible, moi qu'on disait trop vieux désormais pour produire.

A l'automne, ils attendaient patiemment que je lâche enfin mes fruits. De leurs petits doigts fermes qui ressemblaient très vite à ceux des charbonniers, il dégageaient les coques blondes des drupes et d'un coup sec du talon, faisaient éclater les coquilles, découvrant les cerneaux tortueux qu'ils enfournaient dans leurs bouches gourmandes. "C'est meilleur que les feuilles!" s'exclamait l'un. "Et moins âcre que les drupes!" répondait l'autre, car dans leurs appétits voraces d'enfants, je crois bien qu'ils avaient mâchouillé à peu près tous les végétaux du jardin! "Pour voir".
Chaque soir, ils ramassaient les noix, en gardaient une partie pour le repas familial et engrangeaient le reste dans la buanderie pour les faire sécher pour l'hiver. Quelques unes aussi, triées sur le volet, qui leur semblaient prometteuses, étaient enfouies dans des pots remplis de sable en vue de les faire germer pour assurer ma descendance.
Drôles de gosses, jamais bruyants, jamais brutaux. Comme beaucoup, ils auraient pu s'armer de gaules pour faire tomber les noix plus rapidement. Mais non, ces deux là observaient gravement la nature, parlaient bas et la plupart du temps, un regard leur suffisait pour se comprendre. Ils croquaient la vie de leurs petites dents acérées, comme ils croquaient les légumes du jardin, avec gourmandise et curiosité dans un bonheur étonné et joyeux.

Et puis dans la brume matinale d'une fin d'été, ils sont partis dans la voiture bourrée à craquer. J'ai vu les petites bouilles encore dorées comme des abricots de mes petits tout renfrognés me jeter un dernier regard. Et puis il a eu les camions des déménageurs.

La maman revenue une fois, avec des visiteurs et lorsqu'ils sont partis, je l'ai entendue pleurer dans la cuisine avant de fermer la porte.

L'arbre qui chantait

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Jonas D. 23/04/2015 11:08

Bon jour Almanito. Les arbres témoignent de tant de choses, les fruits pour certains sont aussi un moyen pour eux de communiquer, d'offrir la saveur de ce qu'ils sont. L'histoire des hommes, leurs vicissitudes, leurs tourments, c'est une autre histoire... Bien moins réjouissante. Merci pour cette jolie nouvelle. Jonas

almanito 23/04/2015 12:26

un p'tit coup de blues, Jonas? L'histoire des hommes et des arbres sont liées depuis la nuit des temps, ce que font les hommes des arbres...ça aussi c'est encore une autre histoire...

polly 19/04/2015 18:26

Comme ces enfants sont heureux! C'est un vrai bonheur que d'écouter ce noyer nous les raconter.
Ils sont comme on devrait être, liés à l'arbre, à l'arbre, aux fruits... dommage que les aléas de la vie les séparent de cette joie.
Les arbres parlent, quand le vent entre leurs branches réveillent leurs songes. Dans une de mes balades fréquentes, il y a un immense fayard (hêtre) à trois troncs. Et chaque fois que je passe près de lui, je m'assois, l'admire et l'écoute. Il papote souvent. C'est comme une musique qui me pénètre dans des racines bien au-delà ce que je suis.

almanito 19/04/2015 18:56

Un lien mystérieux nous rapproche des arbres. Je suis persuadée qu'on est plus heureux à la campagne. Carole (chollet) parle aussi avec les arbres, dans son dernier article et dans celui du 12 avril...

Mina. 18/04/2015 09:25

Ho j'ai aimé lire cette histoire ...je me suis attaché aux personnages ! la fin m'a fait un retour en arrière de ma vie qui reste un souvenir que j'appelle 'une autre vie' .Quand je lis des choses qui me ramène en arrière je me dis que c'est pour revoir les bonnes choses! les mauvaises je les laisse au temps... bon week end Alma

almanito 18/04/2015 10:02

C'est une très bonne philosophie, je fais comme toi, je ne garde que le bon!
Merci Mina

emma 17/04/2015 22:52

"Les pages se tournent toujours trop vite mais on n'en a conscience que lorsqu'il est trop tard...">>>> "bonheur, je ne te reconnus qu'au bruit que tu fis en partant..." (R. Radiguet) - un superbe conte dans la grande tradition... ce n'est pas parce qu'on est noyer qu'on est de bois...

almanito 17/04/2015 23:00

C'est une très belle phrase, merci Emma. Radiguet, faut que je lise un peu plus!
Tiens, je viens de commencer Emma (justement) Bovary. Il était temps me diras-tu!

PARADISALIA 17/04/2015 21:04

Une jolie histoire qui tourne une page bien trop tôt...Ah si les arbres pouvaient parler !!! Bises Almanitoo

almanito 17/04/2015 21:09

Les pages se tournent toujours trop vite mais on n'en a conscience que lorsqu'il est trop tard...

Elsaxelle 17/04/2015 07:41

Mes filles me parlent encore d'un immense épicéa que nous avions dans le jardin de leur toute petite enfance. Je suis certaine que chaque arbre raconterait mille et une histoire. La tienne me plait même si pour commencer ma journée, j'aurai choisi une autre fin !

almanito 17/04/2015 10:54

Les histoires ne peuvent pas toujours être toutes roses, il faut un peu les cadrer dans la vraie vie je crois...

Cardamone 16/04/2015 22:06

Très touchantes ces Mémoires d'un arbre

almanito 16/04/2015 22:11

Merci Cardamone.
Passe un bon weekend, je te souhaite plein de soleil.

Joseph Guégan 16/04/2015 21:45

Comme tu as bien su observer, je revis certaines scènes.
Toujours un plaisir à te lire. Merci et bonne soirée

almanito 17/04/2015 10:55

Oui, je crois que chacun d'entre nous peut retrouver des souvenirs d'enfance.
Merci Joseph

caroleone 16/04/2015 17:45

L'arbre aux palabres, peut-être aussi un arbre de vie qui sait.....
Les mystères des vies humaines sont cachées dans leurs racines et parfois si on les dénouaient, elles écriraient un roman. Le noyer est un très bel arbre qui se mérite car il faut de la place pour héberger sa majestueuse apparence. J'en ai vu de très beaux en Dordogne et aussi en Corrèze. Ton histoire est très agréable, elle a un air d'enfance qui plane au-dessus de nous comme un air déjà respiré.Mes souvenirs olfactifs d'enfance me disent tout de go : aubépines.

almanito 16/04/2015 17:50

Pas mal aubépines aussi!
Un arbre cotoie plusieurs générations dans sa vie, alors forcément, on fait l'analogie avec nos propres racines. Ils sont les témoins de ce que nous avons été, de ce que nous sommes et de ce que nous deviendrons...
Merci Caro

Martine 16/04/2015 07:47

Au travers de cet arbre, nous suivons la tranche de vie d'une famille bien sympathique. Surtout la complicité des jumeaux amoureux de la nature, de ses cadeaux gourmands. j'ai eu l'impression de suivre certains passages de ma propre vie. Un brin de nostalgie .
Une belle histoire

Merci Almanito pour ce nouveau régal
Passe une bonne journée
;)

almanito 16/04/2015 08:06

Toute personne élevée à la campagne doit retrouver quelques souvenir à travers cette histoire. Merci Martine

CathyRose 16/04/2015 06:31

Comme j'ai aimé ton histoire Alma, une histoire d'arbre racontée par un arbre, comme j'aurais aimé la lire aux petits de maternelle dont je m'occupais à la bibliothèque ! Une histoire qui sent la nature, les bons fruits gorgés de soleil, et les légumes du jardin ! Sûr que s'ils sont partis en ville, ils ont dû être malheureux ces petits !
Très belle journée, bisous !
Cathy

almanito 16/04/2015 08:04

C'est sûr que ça nous plaît, à nous, quand il y a un jardin, hein Cathy;)
Bonne journée

Jackie 15/04/2015 22:31

J'aime beaucoup les arbres et cette histoire est très belle
Merci Alma

almanito 16/04/2015 08:02

Merci Jackie

Carole 15/04/2015 22:16

Ils en savent des histoires, les arbres, des histoires d'enfants, des histoires d'amour, des histoires de séparation aussi.
Et toi tu sais les écouter.

almanito 15/04/2015 22:22

Je crois bien que toi aussi tu sais les écouter!

Christine 15/04/2015 21:15

Une histoire si belle et poignante ... je finis les yeux embués ... c'est une si belle histoire Alma ...
J'ai ressenti plein d'émotions à sa lecture ...
Merci et très belle soirée à toi

almanito 15/04/2015 21:20

Ca me touche beaucoup, merci Christine

In the Mirror/Katia 15/04/2015 20:27

Je suis le Noyer, je ressens sa joie et sa peine, un texte à la fin émouvante qui me fait penser au livre "Le journal intime d'un arbre".
Témoins des histoires de nos ancêtres, ils en auraient tant à raconter ! Il faut sauvegarder ces arbres millénaires, ils sont si beaux.
Désolée alma, je dévie un peu de ton histoire mais elle me parle beaucoup et tu sais comme j'aime les arbres ;) Merci.

almanito 15/04/2015 20:30

Au contraire, j'aime bien quand mes textes évoquent d'autres souvenirs, d'autres lectures et que mes lecteurs m'en font part. Faudra que je le lise ce "journal intime d'un arbre dont tu me parles".
Merci Katia

* 15/04/2015 19:10

Douce emotion...
Ecouter les ecorces
Se parler a voix basses
Voir le fil des saisons
Changer ma tenue
Et cette joie qui tourne
La, contre mon Ame
Les signes du temps
Sur mon ventre dodu
Ce parfum d'enfants
Avec son innocence
Ses yeux rieurs
Qui cabriolent
Autour de moi
Comment survivre
Apres cela...

Tres tres tres belle emotion
Merci Almanito
J'aime te lire...
Belle soiree

almanito 15/04/2015 19:21

Moi aussi j'aime te lire et .... allez, l'étoile, saute le pas et ouvre un blog que tout le monde profite de ton univers!