Le saltimbanque

Publié le par almanito

C'était la seconde fois qu'elle croisait le chemin de cet homme à la démarche un peu claudicante. Il allait dans la poussière du trottoir, mains dans les poches, le col relevé de son veston de mince ratine lustrée mettant en évidence ses épaules étriquées. Ce visage émacié et surtout ce regard fiévreux l'avaient fait remonter loin dans ses souvenirs. Elle s'était efforcée de re visualiser l'image furtive qu'elle en avait eu la veille, et le matin suivant, au réveil, un nom avait surgi comme une évidence. Florian...Florian Varnon!
Cela remontait aux années du collège, en banlieue parisienne. Il était le plus jeune frère d'une camarade de classe... Comment s'appelait-elle déjà? Sylvie...non: Sylvaine, Sylvaine Varnon, c'était bien cela. Une famille d'industriels, des gens ne se mélangeant que rarement aux autres. Et si Sylvaine fréquentait un peu les activités parascolaires, Florian, lui, restait toujours en retrait et semblait assister au théâtre de la vie en spectateur, perpétuellement aux aguets comme un oiseau inquiet.
C'était une famille toute grise, cultivant si soigneusement son manque d'attraits, vivant retirée dans l' un de ces hôtels particuliers situés autour de la "petite ceinture", qu'on avait édifiés au siècle dernier pour abriter les grosses fortunes héritées du textile, de la métallurgie ou des phosphates, qu'elle n'attirait ni admiration ni envie, sinon la plus plate et superbe indifférence de tout un chacun.
Que faisait donc là ce fils de famille, vêtu d' une pauvre veste usée jusqu'à la trame dans l'hiver d'une petite ville de province sans intérêt? Corinne ne savait que penser. Il ressemblait à tous ces malheureux que le sort jetait à la rue, qui se contentaient de cartons pour dormir sous les ponts ou dans quelques recoins sombres. Elle fit un rapide calcul, il devait avoir une petite dizaine d'années de moins qu'elle, mais il s'était rabougri et tassé sur lui-même comme souvent les petits vieux qui ne mangent pas à leur faim. Etait-ce possible? Il n'y avait pourtant pas de doute, elle l'avait dévisagé la seconde fois qu'elle l'avait vu, avec tant d'insistance qu'il l' avait lui aussi regardée et qu'elle s'était sentie gênée. Il ne l'avait en tout cas pas reconnue, elle en était certaine. Elle regrettait de ne pas l'avoir arrêté... Mais qu'aurait-elle pu dire à ce type qu'elle ne connaissait que de vue?... Qui ne lui demandait rien?... S'étaient-ils seulement une fois parlé, autrefois?...

Elle avait poursuivi son chemin, mal à l'aise, en se faisant toutes sortes de reproches, essayant de penser à ce qu'elle aurait pu dire et pu faire...Elle aurait pu se présenter, faire mine de ne pas remarquer son état, l'inviter, peut-être? Elle aurait pu, elle aurait dû.... Mais d'un autre côté, songea t-elle, avec Jean-Louis en déplacement ces jours-ci, les filles et elle, seules à la maison...Après tout, que savait-elle de lui? Il était peut-être drogué... Tout de même, ce garçon, il avait toujours été bizarre et après tout...
Elle le revit quelques jours après, en allant chercher Léa à l'école. "Regarde maman, il y a un clown!" avait dit la fillette en l'entraînant vers le petit attroupement en cercle sur la place du marché. C'était lui. Coiffé d'une perruque de raphia effiloché, affligé d'un gros nez rouge, le clown au regard anxieux jouait sa pitoyable comédie. Une comparse semblait refuser ses avances, lui qui multipliait de pitoyables cabrioles, jonglait maladroitement, et sortait des fleurs en papiers de sa manche pour la séduire. Bêtement, elle l'avait appelé: "Florian Varnon?" Et il avait manqué de ne pas rattraper ses balles en se retournant. Il l'avait regardée et s'était détourné aussitôt pour poursuivre le spectacle.

Corinne avait fouillé dans son sac, puis avait placé cent euros dans une enveloppe, avait hésité un moment pour y inscrire un mot et son nom, s'était finalement contentée d'écrire son numéro de téléphone au dos. Puis elle avait envoyé Léa la lui remettre à la fin de la scénette.
L'homme n'appela pas et elle ne le revit jamais.

sculpture Yann Brard

sculpture Yann Brard

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Mina. 11/04/2015 09:13

Ils vont se croiser à nouveau...un jour ! et cette honte de quoi ? si il n'a pas tué . c'est changement de vie sont toujours des désastres ou alors il faut changer de région...

almanito 11/04/2015 10:40

Honte d'être à la rue, Mina, hé oui!

Jonas D. 09/04/2015 09:57

Peut-être que ce comédien de rue, quelque soit son histoire, a-t-il choisi son mode de vie, que l'enveloppe contenant forte rémunération pour une prestation "de chapeau" et portant un numéro de téléphone a-t-elle été mal interprétée ? Ou alors... Ou plutôt... Mais aussi... On ne saura pas... Merci Almnanito pour cette chronique par laquelle je me suis laissé porté. Jonas

almanito 09/04/2015 12:46

C'était un sdf, cela m'étonnerait qu'on choisisse de l'être. Mais l'histoire n'en dit pas plus, on ne saura pas, non:)
Merci jonas

PARADISALIA 08/04/2015 21:01

Au hasard des rencontres,un visage peut nous sembler familier et nous laisser pourtant sans réponse...Une texte très touchant...Bonne soirée Almanitoo Bises

almanito 08/04/2015 21:05

Merci paradisalia

Christine 08/04/2015 18:42

Un texte très touchant que j'ai aimé découvrir ...j'ai toujours le cœur un peu en vrac quand je les vois dans la rue... choix de vie ? pas le choix ?
Bises et belle soirée Alma

almanito 08/04/2015 18:47

Très peu en font le choix de nos jours, la vraie misère l'emporte sur nos "clochards" originaux d'autrefois qui avaient fait le choix de vivre à l'écart de la société.
Merci Christine

Jackie 08/04/2015 14:59

Que se cache t il derrière chaque visage de SDF ou plutôt que s'est il réellement passé ?
j'ai comme habitude pris beaucoup de plaisir â te lire.

almanito 08/04/2015 15:31

Si on connaissait l'histoire de chacun d'eux, peut-être nous sentirions-nous plus proches d'eux, mais bien peu se racontent..
Merci Jackie

caroleone 08/04/2015 14:05

Parfois, ça peut être par choix personnel, pour changer de vie et de milieu tout simplement même si ça peut paraître bizarre. Ça me fait penser à un mono que nous avions eu lors d'une classe de découverte dans le lot quand j'étais en 4e. C'était un fils de famille bourgeoise rouennaise et pourtant il était encore plus hippie que tous les hippies et d'après, vivait en faisant la manche. Il avait pourtant l'air d'être heureux ainsi et nous a appris plein de bêtises.

almanito 08/04/2015 14:29

Un bon souvenir, alors:)
Mon personnage n'est pas jeune et il est sdf. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un choix pour la majorité d'entre eux, en tout cas et mon récit n'est pas dans le folklore des hippies de nos belles années. Nombre d'entre eux sont d'ailleurs rentrés dans l'ordre établi et sont devenus encore plus bourges que leurs propres parents...et c'est bien triste!

In the Mirror/Katia 08/04/2015 10:11

Une vie bascule, pour certain, volonté de perdre leur identité, ne pas être reconnu, devenir "personne".
Je ne sais pas ce que j'aurais fait à la place de Corinne. Souvent lorsque l'on est confronté à une situation, on réagit différemment de ce que l'on pensait.

almanito 08/04/2015 12:38

La première idée qui vient, c'est de porter secours, elle s'est posé beaucoup trop de questions, mais je ne sis pas non plus ce que j'aurais fait.

CathyRose 08/04/2015 06:06

Comme quoi la chance peut tourner, ça peut arriver à tout le monde ! Une séparation, le chômage et tout bascule, on se retrouve clown et dans la rue, et la descente peut aller très vite ! Et je me demande s'il n'est pas plus facile de faire quelque chose quand on ne connaît pas la personne ...
Joli texte Alma, comme d'habitude !
Très belle journée, bisous !
Cathy

almanito 08/04/2015 08:13

Tout peut arriver, c'est vrai et je crois que tout le monde en a conscience maintenant.
Certainement qu'il est plus délicat de rentrer en contact avec une personne que l'on connait dans de telles circonstances.
Merci Cathy

Carole 08/04/2015 01:40

Tous ces mendiants dans nos rues ont eu un nom - et peuvent retrouver leur nom. C'est notre regard qui, en les évitant, les jette à l'anonymat, qui permet l'indifférence.

almanito 08/04/2015 08:07

Certains pourtant préfèrent ne pas le retrouver, leur nom...il y a tant d'histoires et de circonstances qui font qu'un jour...

* 07/04/2015 23:20

Au detour des jours
Blancs ou noires
Sont les effluves
Des chemins d'inforturnes
Criyez-vous vraiment
Gerer les ficelles de votre destin?
La/haut, les mains font chemin...
La route b'est pas toujiurs
La ligne belle que l'on se dessine
De virages en courbes
Les fosses se rapprochent
Et, "plonger" est un tremplin
Que l'on ne peut controler
Tout le monde peut se trouver
Projeter en " clown"...
Ne jamaus detiurner ton regard du vusage grimme
La Vie est une riviere
Qui de crue en secheresse
Farde le reflet de mille nuances...

Tres veau texte Albanito
Douce soiree
Merci...

almanito 08/04/2015 08:10

Oui, tout le monde peut se projeter en clown triste, vous avez raison. Merci*
(j'ai vu que vous m'aviez contactée par mail, malheureusement, si OB m'en informe, il ne m'en délivre pas toujours le contenu. Désolée de ne pas avoir pu en prendre connaissance et par conséquent de ne pouvoir y répondre)
Bonne journée!