Preuves

Publié le par almanito

Après plus de dix-huit mois durant lesquels il avait parcouru le monde à la recherche de pierres rares dont il était un collectionneur acharné, Mathurin Neix avait été heureux de rentrer enfin chez lui. Il avait retrouvé avec bonheur sa maison de bois, bâtie de ses propres mains à sa sortie d'université il y avait de cela une bonne vingtaine d'années.
Il constata, satisfait, l'excellente conservation de l'habitat pourtant laissé sans soin tout ce temps et fut ravi de voir que les jarres anciennes étaient intactes bien qu'envahies d'herbes folles, tandis que les suspensions fleuries sous l'auvent s'étaient ressemées d'elles-mêmes, comme sait si bien le faire la nature lorsqu'on laisse libre cours à sa formidable force vitale et à sa fantaisie.

Cependant il trouva une missive déposée dans sa boîte à lettres au bout du jardin dès le lendemain matin, une missive curieusement datée du jour même, le priant de se rendre avant 11 heures du matin au centre administratif afin de prouver qu'il était bien le propriétaire de son chalet, faute de quoi celui-ci deviendrait automatiquement propriété de l'état.
Il en fut très contrarié, ayant déjà procédé à cette formalité avant son départ pour plus de sécurité, mais il rentra s'habiller pour partir immédiatement régler le problème en ville. Il avait presque oublié combien les choses avaient changé depuis que le nouveau pouvoir avait pris possession des rênes du pays. Ce n'était plus que tracasseries incessantes, chaque citoyen devant être sans arrêt capable de prouver aux autorités les choses les plus évidentes.
Il décida de se mettre en route sur le champ, calculant cinquante bonnes minutes pour rejoindre le centre à pied, puis encore trente pour se repérer dans les dédales de couloirs et de bureaux auxquelles il en rajouta encore quarante, prévoyant une longue station dans la salle d'attente.

Il ne reconnut pas les abords de la ville. Outre le fait que tous les arbres bordant les allées avaient disparu "pour raison de sécurité" apprit-il en lisant un panneau officiel, on avait également, et pour la même raison, démoli les beaux immeubles ultra-modernes en verre qui avaient fait, par l'élégance de leurs lignes épurées, la fierté de l'ancien régime. On avait édifié à leur place de gros bâtiments mastocs de béton qu'on laissa à l'état brut sans le moindre coup de peinture pour égayer les façades quasiment aveugles, d'étroites ouvertures semblables à des meurtrières faisant office de fenêtres. Ecoeuré, Mathurin poursuivit néanmoins sa marche, heureux pensa t-il de ne pas avoir été convoqué en fin de soirée dans ce quartier, où, avait-il appris dans les journaux lors de son séjour à l'étranger, des groupuscules que l'on soupçonnait appartenir pour la plupart aux milices de l'état, exerçaient toutes sortes d'exactions envers les malheureux qui avaient le tort de s'y trouver après le couvre-feu.
Après avoir erré un moment, Mathurin trouva enfin la bâtisse du centre administratif, au même endroit qu'elle l'était auparavant mais dans le style désormais en vigueur. Dans le hall d'entrée où s'alignaient autrefois de petits boxs d'accueil, ne restaient plus que des murs nus, dépourvus de tout affichage de renseignements. Les ascenseurs ayant également disparu, Mathurin emprunta à tout hasard l'escalier situé à sa gauche. Parvenu au quatrième étage et n'ayant vu aucune porte menant à des bureaux, il redescendit rapidement pour prendre celui de droite.
Il grimpa plusieurs étages ne permettant aucun accès, semblable au premier, lorsqu' enfin il atteignit une plate-forme dont les murs étaient dallés de carreaux verts. Il respira de soulagement, ce pauvre décor le laissant espérer qu'il arrivait à destination. ils descendit une volée de marches, en remonta une autre pour se retrouver dans un espace plus large, hérissé de colonnes tronquées recouvertes du même dallage. Une sorte de mousse évoquant la neige en sortait et bientôt son costume en fut recouvert. L'image absurde des colonnes de Buren qu'il avait vues à Paris lui vint à l'esprit, en même temps que celle des hardes rayées dont on affublait les bagnards de l'ancien temps, qui lui glaça le dos. Il continua sa déambulation entre escaliers et inter-étages, perdant ses repères, ne se souvenant plus où il était déjà passé. Il parvint cependant à ce qui lui parut être le haut de l'immeuble: un endroit exigu ne menant nulle part faiblement éclairé par un plafond en verre cathédrale donnant probablement sur le ciel. Il crut sentir un léger parfum de montagne alpine qui l'étonna, et pour se rassurer, laissa échapper une réflexion dans un petit rire aigrelet "et si maintenant, ça sent le sapin..." Humour plein d'amertume qui ne le fit pas rire, mais qui fit apparaître une demi-douzaine de personnes qui semblaient pressées. "C'est là" lui dirent-elles en lui désignant une porte devant laquelle il lui sembla être déjà passé, avant de dévaler, affolées, l'escalier comme une volée de moineaux effarouchés par un coup de fusil.
Mathurin pénétra dans une salle comportant tout ce que l'on attend d'un bureau administratif. Il tendit à l'homme qui le recevait tous les certificats de propriété de sa maison, ainsi que l'acte de vente, les factures des matériaux ayant servi à la construire, ainsi que celles des entreprises comme celles lui procurant l'eau et l'électricité.
"Il est onze heure moins cinq, monsieur Neix, est-ce une habitude, chez vous, de ne vous rendre qu'à la dernière minute aux convocations de cet ordre?" Mathurin montra que la missive datait du matin même et qu'il rentrait de voyage, mais l'homme le considérait étrangement. "Justement, monsieur Neix, nous voulions vous parler de ce voyage... vous... collectionnez les pierres, n'est ce pas? Mathurin confirma et expliqua qu'il s'en servait également pour les cours qu'il donnait à ses étudiants en géologie à l'université. "Donc ces pierres, avez-vous des factures, des preuves, qu'elles vous appartiennent, monsieur Neix?" Mathurin n'en avait évidemment pas, il dût le reconnaître. "Très bien continua l'autre, vous serez donc d'accord avec nous que ces cailloux sont désormais la propriété de l'état."
Mathurin accusa le coup sans rien laisser paraître, regrettant pour la première fois d'avoir refusé les chaires prestigieuses qu'on lui avait proposées à l'étranger... Cependant, il tendit la feuille d'approbation signifiant que le chalet était bien à lui. L'homme acquiesça de bonne grâce, tenant le tampon de validité de la main droite au-dessus du papier. Puis, jetant un oeil à la pendule accrochée derrière Mathurin, il arrêta son geste: "Trop tard, monsieur Neix, il est onze cinq".
Mathurin se senti défaillir. Il aperçut son reflet dans une porte vitrée entrouverte, son veston couvert de poussière et son visage sidéré, devenu celui d'un vieillard.

Découpages artistique de Maud White

Découpages artistique de Maud White

Commenter cet article

polly 17/04/2015 22:16

Ton texte fait froid partout, du Orwell qui serpente insidieusement.
Et si cela paraît à première vue surréaliste, je trouve que tu tapes pile poil dans ce qui nous tombe dessus en ce moment. On commence par réglementer les libertés, on devient tous Mathurin.

almanito 17/04/2015 22:26

C'était un peu mon idée, j'avoue que ce qui nous attend me glace!

Cardamone 06/04/2015 21:40

Brrr... kafkaïen! un texte fort qui fait froid dans le dos!

almanito 07/04/2015 07:12

Merci de ta visite Cardamone, bonne journée

Jonas D. 06/04/2015 12:43

Glaçant, braziliant j'oserais dire. Belle performance que cet article. Mathurin, mon pauvre ami... Merci. Jonas

almanito 06/04/2015 13:15

:)) Merci Jonas

Elsaxelle 05/04/2015 16:29

J'hésite entre la colère et l’abattement... Dès fois, le système fait tout pour nous pousser à bout. Très bien retranscrite cette ambiance, bravo !

almanito 05/04/2015 16:42

On n'en est tout de même pas là. Mais...
Merci Elsaxelle

Martine 05/04/2015 08:52

C’est terrifiant, glaçant cette ambiance bureaucratique, dictatoriale. brrr! Tu es un as pour bien planter le décors et laisser les questions flotter...
Merci Enitram
;)

almanito 05/04/2015 09:04

Il y a des jours comme ça...
Merci Martine

Carole 05/04/2015 00:31

Pas d'issue : ce doit être ce qu'on appelle l'enfer. Et parfois on parvient à l'installer sur la terre, en effet.

almanito 05/04/2015 09:05

Oui, c'est fou comme on sait bien faire ça, l'enfer!

MD (Louv') 04/04/2015 21:11

Je rejoins Emma, c'est un véritable cauchemar. J'hésite entre dictature et enfer...enfin, c'est un peu la même chose...brrrr

almanito 04/04/2015 21:14

Oui, mais tu as remarqué? Il n'y a pas d'........ enfin, tu vois ce que je veux dire:))

caroleone 04/04/2015 18:32

C'est la course contre la montre sauf que le pauvre Mathurin ne le sait pas...
Dis-donc, il leur faut tout !!
Même les pierres, fatche quelle tristesse.

caroleone 04/04/2015 18:50

Parce que je ne suis pas spécialement portée sur la propriété en fait et je ne suis pas non plus très matérialiste mais j'aime bien quelques petites collections (les cailloux, les roses, les chats, les humains, les livres).....

almanito 04/04/2015 18:38

Ca te touche, l'histoire des pierres, hein? J'ai pensé à toi en écrivant:))

In the Mirror/Katia 04/04/2015 10:37

Rien à soi, tout à l'état !.. Pas si simple de quitter son pays et ses "biens". Il n'a plus qu'à refaire ses bagages et repartir vite vers un monde meilleur qui voudra bien l'accepter ... avant qu'on lui prenne sa liberté !
Un texte pour ne pas oublier mais sommes nous capables de comprendre ?

almanito 04/04/2015 11:20

On ne retient jamais les leçons de l'Histoire malheureusement. Ceci dit mon petit récit n'a pas cette ambition:)
Merci Katia

CathyRose 04/04/2015 07:38

Ça fait peur car on se demande si un jour ça ne pourrait pas nous arriver ...! Pauvre Mathurin, il aurait en effet mieux fait de ne pas rentrer !
Excellent week-end Alma, bisous !
Cathy

almanito 04/04/2015 07:41

Bon weekend à toi Cathy, merci

Christine 03/04/2015 20:57

Pauvre Mathurin ... l'extraordinaire absurdité d'un monde froid et sans humanité ... un superbe récit Alma, bravo ...
Bises et belle soirée à toi

almanito 03/04/2015 21:14

Merci Christine, bonne soirée à toi également

cathycat 03/04/2015 18:29

Ah il donne envie le monde de demain ! Puissent de nombreuses personnes lire ce genre d'histoire pour qu'enfin elles se secouent un peu !...

almanito 03/04/2015 18:32

Tu as raison il ne tient qu'à nous pour que demain ne ressemble pas à ça. Mais on peut aussi penser que c'était hier ou même ailleurs...

* 03/04/2015 18:19

Quand la decheance humaine
Brandit l'etendard hargneux
Qui a le droit de se pourvoir
D'un droit de decision?
rebellion! La Vie est Vie
L'avis sans Vie est noir nuit
Dictature de la betise
Dedale de cruaute mentale
Au bucher du Monde
Ici ou la, personnages robotises
Demembres de toute humanite
Le cauchemard devient realite
Si la revolte se fige au bord des yeux...

Texte tres "fort"...
A reflechir...
Je regarde l'horizon...
Merci Albanito...
Douce soiree

almanito 03/04/2015 18:26

Commentaire très fort aussi, merci *, je retiens la "dictature de la bêtise"

emma 03/04/2015 16:14

un vrai cauchemar, espérons que pour Mathurin c'est un VRAI cauchemar, waouh, ça fait frissonner

almanito 03/04/2015 17:02

C'est vrai que là...ça ne rigole pas!
Merci Emma