Hôtel-Pension des 3 Pruniers

Publié le par almanito

A l'Hôtel-Pension des 3 pruniers; il n'y avait plus ni prunes ni pruniers depuis belles lurettes. On avait si longtemps délaissé le jardin que la sage haie de lauriers roses entourant la propriété s'était évadée entre les herbes folles en direction de la rivière en contre-bas et mademoiselle Julie, dite "Juju la Gambille", ex danseuse au Lido de Saint Crépin-des-Champs, avait abandonné l'idée d'y mettre bon ordre, accordant toute liberté à la nature et aux moineaux qui se régalaient dans les cerisiers.
Un client fou amoureux d'elle, du temps de sa splendeur, ayant eu l'heureuse idée de la coucher aussi sur son testament, lui fit cadeau de cette bâtisse construite sur deux étages et de belle allure avec ses volets verts tendre.

Lorsque monsieur Damien y avait posé sa valise, il avait laissé son vieux costume gris au porte-manteau en bois arrondi après qu'il l'eut consciencieusement débarrassé de la poussière de la route, pour enfiler la salopette qu'un jardinier de l'ancien temps avait abandonnée là, dans l'ombre du hangar, à côté des outils rouillés.

Mademoiselle Julie ayant omis de retirer l'inscription ornant la partie haute de la façade, monsieur Damien avait été séduit par l'aspect bucolique de la demeure et avait décidé, sur un coup de coeur, que c'était là qu'il passerait les dernières années de sa vie. Surprise, mais assez satisfaite de l'aubaine, l'ex gambilleuse ne dit mot de la méprise et le reçut comme son premier client, d'autant que celui-ci semblait posséder de fort utiles talents de jardinier.

Le second arriva quelques semaines plus tard, par on ne sait quelle route, lui aussi attiré par l'endroit maintenant entouré de prairies tondues de frais et d'arbres soignés. Il se présenta sous le nom de monsieur Louis, représentant de commerce. Mademoiselle Julie qui n'était pas femme à qui on la racontait, refusa d'acheter la camelote que le brave homme déballait avec enthousiasme sous ses yeux mais lui offrit une citronnade rafraîchissante ainsi que quelques instants de plaisants bavardages qui  convainquirent le VRP usé par tant d'années de démarchages improbables, de s'installer lui aussi à l'Hôtel-Pension des 3 Pruniers pour y vivre une retraite paisible.

Le troisième larron débarqua par une chaude matinée de début d'été, alors que tous trois étaient attablés dans la fraîcheur de la cuisine autour d'une montagne de petits pois à écosser. Un petit muscadet de derrière les fagots lui fut servi en même temps qu'une coupelle débordante de petites billes nacrées et sucrées, toutes neuves sorties de leur étui, qu'il croqua avec ravissement tout en faisant connaissance avec l'aimable compagnie. Ancien garde-forestier, monsieur Léon déclara que la rivière au fond du jardin laissait deviner une source très proche de la maison, qu'il se faisait fort de détecter à l'aide de sa baguette de sourcier. On projeta aussitôt de construire un puits devant la maison, ce qui faciliterait grandement l'entretien de l'immense jardin dont les plantes, il fallait bien en convenir et malgré les soins prodigués par monsieur Damien, continuaient à filer vers la rivière.
"Et puis cela ferait peut-être revenir les 3 pruniers", lâcha Monsieur Damien qui s'obstinait à rechercher de façon "absurde", disait mademoiselle Julie, ces trois arbres qui avaient donné son nom à l'établissement.

C'était là leur seul sujet de discorde. Messieurs Damien et Louis n'avaient de cesse de retrouver les pruniers incompréhensiblement disparus et mademoiselle Julie s'énervait de plus en plus souvent de les voir arpenter sans fin chaque centimètre carrés de pelouse afin d'en  dénicher ne serait-ce que les souches. La chose était devenue une obsession chez les deux hommes et les fâcheries se succédaient si souvent que le sujet était devenu tabou et que chacun évitait d'en parler devant mademoiselle Julie.  Néanmoins, celle-ci  continuait à les houspiller vertement par la fenêtre dès qu'elle en apercevait un en train de fouiller les bosquets et les recoins les plus sombres. L'idée du puits allait les occuper utilement et ils finiraient par oublier ces fichus pruniers, pensa t-elle.
Ainsi fut adopté monsieur Léon qui dès le lendemain matin se mit en devoir d'explorer le terrain, sourcil froncé et baguette magique en mains, suivi des deux compères marchant respectueusement  à quelques mètres derrière, le cou tendu comme des poules cherchant des vers.

Monsieur Maxime sortit de sa voiture qu'il laissa devant la barrière un soir d'août. Mademoiselle Julie remarqua le bas de caisse un peu éprouvé de la vieille auto mais souffla pour elle-même, un peu troublée: "une Mercedes, tout de même..."
L'homme semblait tout aussi décati que la guimbarde, mais il avait encore une certaine allure dans son costume trois pièces et sa chemise de satin moiré ouverte sur un  torse viril où pendait, rutilante,  une grosse chaîne en or. Mademoiselle Julie qui avait abandonné depuis longtemps ce genre de fréquentations, sortit cependant sa plus jolie robe pour le festin qu'elle organisa ce soir-là en l'honneur du nouvel arrivant. On but beaucoup, on discuta jusque tard dans la nuit dans la fumée des cigares et on se coucha la tête embuée au petit matin.
C'est la tête lourde que messieurs Damien, Louis et Léon reprirent leurs activités le lendemain, dans le jardin. Aucun ne s'en ouvrit aux autres mais chacun avait remarqué, avec amertume, que mademoiselle Julie n'avait pas ouvert de chambre supplémentaire pour le nouveau.
Ils l'entendaient tous, depuis le jardin, aller et venir dans la maison en chantonnant, tandis que lui, restait avachi dans le meilleur fauteuil du salon, celui qu'ils laissaient toujours à leur hôtesse.

Sur le coup de onze heures, mademoiselle Julie sortit dans sa robe à volants des grandes occasions, portant deux valises que monsieur Maxime enfourna dans le coffre de la Mercedes.

Bye, bye!  leur fit gracieusement mademoiselle Julie par la portière, je vous laisse la maison et les clefs... et bonjour aux pruniers de ma part!



 

Hôtel-Pension des 3 Pruniers

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another 29/05/2015 23:18

Eh be ! je pensais en lisant à une Julie de mes connaissances, eh bien la fin m'a surprise une seconde puis plus du tout car c'est tout à fait la Julie que je connais !
Chouette je veux me coucher plus tôt que d'habitude ce soir, j'ai le droit à plusieurs histoires pour m'endormir !

almanito 29/05/2015 23:26

Hum, c'est plutôt un flop cette histoire:))
Merci Another et bonne nuit.

Mina. 24/05/2015 09:15

Coucou, tout passe si vite... et pourquoi réfléchir et s'embrouiller dans des décisions à prendre! hein...bon dimanche Alma

almanito 24/05/2015 09:37

Ben oui, tu as raison Mina:)

sabine la pèlerine 21/05/2015 08:56

Au départ, je pensais que tout allait tourner comme dans la célèbre auberge de Peyrebeille en Ardèche !

J'ai plein de pousses de prunus sauvage à donner à ces trois-là (sourire !)

Les chutes de tes histoires sont toujours magnifiques par leur côté inattendu ...Mais la vie n'est-elle pas la fée la plus imprévisible ........!

Bisou : sabine.

almanito 21/05/2015 12:56

C'est une histoire immorale, ça arrive aussi..:)

Joseph Guégan 20/05/2015 18:56

J'aurais jamais pensé qu'une femme puisse se comporter ainsi !!
Bonne soirée

almanito 20/05/2015 19:02

Je te crois pas Joseph! :))

Christine 19/05/2015 21:36

Oh ben alors mademoiselle Julie ! On laisse tomber ses compagnons de route ☺ ...j'ai hâte de lire la suite☺
bises Alma

almanito 19/05/2015 21:39

Oui, mademoiselle Julie, franchement!!!
Merci Christine

Elsaxelle 19/05/2015 19:47

Moi je me reconnais bien là : je serai du genre à ne pas lâcher l'affaire et à chercher le pourquoi du comment des "3 pruniers".

almanito 19/05/2015 19:51

Ah bon, tu n'aurais pas suivi le bellâtre à la chemise moirée alors:)!

cathycat 19/05/2015 18:36

Damien, Louis et Léon n'ont plus qu'à prendre racine en attendant le retour de la belle... A défaut de trois pruniers on se retrouve avec trois pauvres couillons...
Il n'empêche qu'ils sont bien sympathique ces trois compères et j'adore cette maison. Qui ne rêverait pas d'un tel héritage...

almanito 19/05/2015 18:43

:)) J'adore ton commentaire, je publie demain une suite et vous serez invitées à continuer si vous le souhaitez....

les caphys 19/05/2015 16:59

je pense que l'histoire n'est pas terminée

almanito 19/05/2015 17:01

Je pense que tu as raison:))

jackie 19/05/2015 16:23

ça alors... quelle écervelée cette Julie !!! Qui l'eut cru ?
belle soirée Alma

almanito 19/05/2015 16:32

Je crois bien qu'elle nous réserve encore quelques surprises...
Bonne soirée Jackie

CathyRose 19/05/2015 14:32

Et bien voila, il a suffi d'une vieille Mercedes, un costume trois pièces et une chaîne en or et pfft .... envolée mademoiselle Julie, les pruniers elle n'en a rien à faire, ce qu'elle veut c'est l'aventure ! Bon peut-être va-t'elle déchanter bien vite mais c'est toujours ça de pris !
Très belle journée, bisous !
Cathy

almanito 19/05/2015 15:13

On verra ça, il y aura peut-être une suite...
Merci Cathy

polly 19/05/2015 09:17

Très surprenante cette échappée de Mademoiselle Julie, mais elle a raison, les pruniers ne sont pas son avenir avec ces chercheurs de racines. Les racines ne sont pas pour elle, la route et la mercedes c'est encore du rêve.

almanito 19/05/2015 12:39

Attends Polly, je crois bien que cette histoire de pruniers n'est pas terminée...

Cindide(anne6329) 18/05/2015 22:58

Moi je pense que la zelle Julie cherchait à faire garder sa boutique et tout cette histoire était prévue de longue date pour partir en vacances ! J'ai bien aimé cette histoire et j'ai vu la scène comme si j'étais un des pruniers recherchés dans le jardin bien camouflé .... Bravo bisous

almanito 19/05/2015 07:08

Non?! Tu crois? Si ça te dit d'imaginer une suite, tu peux, je la publierai.
Merci Cindide

Pascale MD 18/05/2015 21:55

Coucou Alma,
L'histoire commence par un beau cadeau.
Elle se termine sur une décision bien rapide tout de même, mais après tout, il est des moments ou il ne faut pas trop réfléchir faute de quoi on reste à ne jamais rien faire ;-)
Bonne fin de soirée à toi et merci pour cette charmante histoire, sans prunes.

almanito 18/05/2015 21:59

Eh oui, parfois il n'est pas utile de réfléchir...
Merci Pascale

In the Mirror/Katia 18/05/2015 20:44

Elle est du genre rapide Julie, sait-elle où elle a mis ses "pieds" en dehors de la mercedes de son Maxime à la gourmette en or ? hum !..
En tout cas, l'hôtel sera bien gardé !
Un deuxième chapitre alors ?...
Merci alma, c'est toujours un régal de te lire !

almanito 18/05/2015 20:48

Un peu foldingue, la Julie:) J'espère qu'Emma acceptera de prendre la main pour la suite, on ne va pas s'ennuyer...
Merci Katia

emma 18/05/2015 18:21

bon, ça n'est que le premier chapitre, je suppose ? ces personnages en ont encore beaucoup sous le capot pour poursuivre l'histoire

almanito 18/05/2015 18:30

Je te laisse la main avec plaisir pour le second chapitre, Emma. Je sens qu'on ne va pas s'ennuyer!

caroleone 18/05/2015 17:47

Ben voilà : emballé c'est pesé !
Et tant pis pour la baguette de sourcier qui aurait trouvé une eau de jouvence, et puis pour les prunes qui ne risqueront pas de finir un jour dans la marmite aux confitures. Ça roule des mécaniques et ça emporte sur son passage l'âge et les sentiments alors que, pourtant, les autres messieurs avaient des valeurs......des valeurs, pfiou, kézako de nos jours ?
Beau récit rondement mené mâme Almanito.

almanito 18/05/2015 18:01

M'en parle pas, ma pauv' dame, elle est complètement immorale, cette histoire. Pff!