Le violon de Gaby, la suite

Publié le par almanito

Le violon de Gaby, la suite

Gaby se tut et jeta un oeil au réveil en métal monté sur pivot, summum de la modernité datant du début de l'autre siècle, avec ses aiguilles fluorescentes, qui était posé sur le guéridon près d'elle.

-Dis-donc ma belle, tu as vu l'heure qu'il est? Va vite te coucher, si ta mère voyait que je te fais veiller jusqu'à pas d'heure...

Lola, encore songeuse ne bougea pas d'un pouce.

-Raconte encore Gaby, dis-moi comment vous avez trouvé Herbert...

-Comme je te l'ai dit, Herbert avait assisté de loin au départ de ses parents quand les flics sont venus les chercher. Il revenait de l'épicerie où il avait tenté de trouver un peu de ravitaillement, il a vu qu'on les poussait de force à s'engouffrer dans une voiture, il a vu qu'on avait tapé sur son père, parce qu'il avait une blessure à la tempe dont le sang dégoulinait sur sa joue. Sa maman avait une petite valise de toile grise à la main et sa robe d'été... C'est la dernière image qu'il a gardée d'eux.....
Herbert s'est caché dans la pénombre de l'encoignure d'une porte cochère, la voiture est passée en trombe devant lui et il est resté là, pétrifié, un long moment.
Quand le calme est revenu dans la rue, il s'est faufilé chez lui. Il savait que ce n'était pas raisonnable, mais c'était plus fort que lui, il avait besoin de voir, tu comprends, que tout ce qui venait de se passer était vrai.

L'appartement était saccagé. L'argent que sa mère laissait dans une petite boîte en faïence sur l'étagère avait disparu, ainsi que ses bijoux. Les lits étaient défaits, les matelas retournés, toutes leurs affaires étaient éparpillées sur le sol... Son violon avait disparu, lui aussi, mais va savoir pourquoi, alors qu'il se souvenait parfaitement l'avoir laissé sur le sol, adossé à la grande armoire, il a passé sa main sur le dessus du meuble...
Tout en continuant, Gaby illustrait le geste hésitant de la main qui tâtonnait sur le dessus de la haute armoire. Lola sourit doucement, devinant la suite, voulant y croire.

-Le violon était sagement posé à plat dans sa gaine de cuir .... Son père, sans doute, en entendant les autres arriver, avait eu l'idée de planquer là, le violon de son fils! Et Herbert était allé tout droit le chercher là, instinctivement!

-Un peu comme de la télépathie, dit Lola songeuse....
Un peu ça, si tu veux. Il y a parfois tant d'amour entre les êtres, tant de complicité! Herbert m'a toujours dit qu'entre lui et son père, il n'y avait pas besoin de mots pour qu'ils se comprennent, mais dans des circonstances aussi terribles, tu te rends compte? Comment l'un a t-il pu penser avec une quasi certitude que l'autre saurait? ...... La vie, la vie et l'amour, ma Lola, tu verras...

Gaby se tut, les yeux perdus dans le lointain, un vague sourire aux lèvres. Lola se retint de serrer les doigts fins de sa grand-mère, refusant de s'immiscer dans un voyage qui n'était pas le sien, mais qu'elle aurait à vivre, elle aussi, à sa façon. Elle le pressentait avec une pointe d'angoisse mêlée de hâte.
Gaby revint à la réalité et passa sa main dans les cheveux de Lola.
-Ouais, où en étais-je? C'est quand enfin il a eu le violon entre ses mains qu'Herbert s'est écroulé. Je t'ai raconté les colères ravageuses qu'il était capable de faire, et ses coups de gueule, dont tout le monde parle encore dans la famille, comme si ce n'était que cela qui définissait cet homme, eh bien ce jour-là, il a poussé un hurlement, un rugissement épouvantable, qui a fait trembler les vieux murs de la maison et qu'on a entendu, parait-il, dans tout le quartier. Un truc à faire fuir les plus sauvages des animaux d'Afrique. Et puis il s'est effondré, et il a pleuré, pleuré, longtemps...

Pour éventuellement vous rafraîchir la mémoire, le début est sur le lien plus bas.

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In the Mirror/Katia 28/05/2015 15:03

Je savoure ton écriture avec une forte émotion. Je me plonge dans ton récit criant de vérité. Passionnante et heureuse de cette suite qui nous permet de mieux comprendre la vie d'Herbert. J'espère qu'il y en aura d'autres.
Merci alma.

almanito 28/05/2015 15:18

Je vais essayer de continuer jusqu'au bout, c'est une bonne expérience, on verra...
Merci de tes encouragements copine:)

les caphys 26/05/2015 09:49

toujours si merveilleusement narré

CathyRose 26/05/2015 05:34

On comprend mieux Herbert maintenant qu'on sait ce qu'il a vécu durant son enfance, ça laisse des traces, forcément ! Merci Alma pour la suite de cette belle histoire, toujours aussi bien racontée !
Très belle semaine, bisous !
Cathy

almanito 26/05/2015 06:47

Merci Cathy, bonne journée

emma 25/05/2015 19:51

une vie romanesque et tragique, tu brosses bien les complexités qui en résultent chez ce personnage tourmenté - pourquoi le violon de "Gaby" ? n'est ce pas plutôt celui d'Herbert ?

almanito 25/05/2015 19:58

C'est vrai, peut-être parce que du point de vue de Lola, qui n'est pas un personnage accessoire, c'est le violon de Gaby car c'est elle qui raconte...

caroleone 25/05/2015 18:28

C'est un beau récit plein d'interrogations, de suspens. On est partagés entre le désir de croire Gaby sur son analyse du caractère de son mari ou de creuser un peu plus pour savoir quel événement en dehors de l'enfance terrible est venu se greffer sur cette vie décousue.

almanito 25/05/2015 18:35

On verra ça par la suite, mais il est certain que Gaby est partiale du fait qu'elle aime Herbert.

Christine 25/05/2015 18:23

Merci pour cette très belle et poignante histoire Alma. Je suis retournée a l'origine pour tout connaître de Gaby, Herbert et Lola. C'est tellement criant de vérité, j'aime ta plume...
Bises et bonne soirée à toi

almanito 25/05/2015 18:27

C'est gentil d'avoir tout lu, merci Christine.

MD (Louv') 25/05/2015 18:12

Tu excelles dans le genre, Alma. Beaucoup d'entre nous ont entendu des témoignages de cette période, mais toi tu leur donnes vie.

almanito 25/05/2015 18:17

Merci Louv'

polly 25/05/2015 15:02

Des hommes ravagés par l'effroi et la perte, il y en a tant, et quand on pense à ce passé pas si vieux, ce qu'il a laissé d'empreintes douloureuses, on ne voudrait plus que ça arrive... sauf que ça ne cesse jamais.
J'aime beaucoup cette tendresse de Gaby pour Herber, malgré la violence, les colères, le violon détruit de souffrance impossible, le feu des toiles... et Gaby sait qu'il y avait quelque chose de perdu pour jamais chez Herber. Lorsqu'il a brisé son violon, il a brisé le lien qui le rattachait à son père, il se brisait définitivement lui-même.
je ne sais si tu vas donner une suite à cette suite, pour moi elle s'impose.

almanito 25/05/2015 17:25

Ca ne cessera jamais, non...
La suite, j'y pense, mais entre ce que j'ai envie de faire et ce que je fais en réalité...
Merci Polly d'avoir lu tout ça avec autant d'attention.